#251 – Coup de grisou

La vie vous réserve parfois de vrais coups de grisou. Des déflagrations qui, si elles ne vous tuent pas, vous assomment tout au moins. Des retours de flamme, des coup de boomerang, des uppercuts… dit autrement, des remises en question.

Je me suis pris un de ces retours de manivelle aujourd’hui.
Alors que depuis quelques jours je suis amené à collaborer sur un projet avec un nouveau prestataire, je me rendais compte que ce dernier était vraiment très dispersé, brouillon et, au final, peu efficace bien que très gentil. Je me moquais plus ou moins intérieurement de son allure gauche, de ses gestes maladroits et de son élocution hasardeuse, tout en abusant de sa gentillesse et de sa volonté presque exagérée de rendre service.
Quand, ce midi, il m’a expliqué qu’un grave accident de voiture l’avait placé dans cette situation de handicap, et qu’il souffrait réellement d’être diminué physiquement au point d’être mal dans son travail, je me suis senti bête à manger du foin.

Stupide est le premier mot qui m’est venu à l’esprit en pensant à mon attitude. Juger les autres est un sport dans lequel je semble exceller. Donner mon avis en toute connaissance, parler à tort et à travers ou bien encore tirer des conclusions hâtives… Finalement, je ne vaux pas mieux que les donneurs de leçons ou les forts en gueule que je montre du doigt.

J’avoue que ce soir je ressens comme un malaise. D’une part vis à vis de cet homme que j’ai déconsidérer en toute impunité et, d’autre part, vis à vis de mon attitude. Je me suis rendu compte que j’avais encore beaucoup de chemin à parcourir sur la voie de la conscience. Je me sens immature. Pour preuve : j’en suis encore à me laisser guider par ce que mes yeux veulent me faire croire, à suivre le mouvement et à n’avoir aucune pensée par moi-même.
La conclusion de cette histoire, c’est que je  ne changerai pas aussi facilement, et que mes bonnes intentions en la matière ne seront pas suffisantes.

#250 – Seul face à soi même

Hier matin, alors que je prenais mon petit déjeuner à l’hôtel, assis (pour ne pas dire tapi) dans un coin de la salle austère au buffet avare et à la télé grand écran, j’observais les quelques personnes qui avaient bravé l’heure matinale pour venir remplir leur ventre de nourriture avant une longue et — possible — dure journée de labeur.

Une dame, corpulente, aux cheveux foncés, aux sourcils épais et aux mains potelées, faisait passer ses yeux du journal local à son téléphone rehaussé d’une housse avec lenteur. Une lenteur dans ses gestes que je m’expliquais en constatant soudain sa fascination pour les images que diffusait le téléviseur. C’était à peine si de temps à autre elle semblait se souvenir qu’elle était assise ici pour une raison précise : prendre son petit-déjeuner. Et lorsque, subitement, elle revenait à elle, elle enfournait une viennoiserie puis, sans doute satisfaite même si elle ne le montrait pas, imperceptiblement, elle repartait s’enfoncer dans la télévision, dans le journal et dans son téléphone.

Une autre femme, apparemment plus jeune, attablée un peu plus loin, trempait son pain dans sa tasse de café, tout en penchant la tête… vers la télé. Le résultat de ces contorsions était assez étonnant. Le tronc vrillé, elle était assise sur le bord de sa chaise. Le café coulait en longue dégoulinades sur le pain et vers ses doigts. Sa bouche était tordue, donnant l’impression d’être autonome et cherchant désespérément à avaler le morceau de pain promis quelques instants plus tôt.

Je regardais ces deux femmes, planqué derrière un mur. J’avais voulu empêcher la télé de me mettre sous hypnose. J’avais également refusé de sortir mon smartphone de ma poche, pari difficile. C’est en enveloppant du regard toute la scène, moi compris, que je me suis fais la réflexion que se retrouver face à soi-même est un exercice bien mal aisé.
Je m’aperçois que nous sommes, pour la plupart, constamment en train de chercher le moyen d’éviter ce qui semble être une confrontation avec notre « moi ». Comme si nous voulions à tout prix éviter des miroirs intérieurs qui nous renverraient une image de nous qui nous déplaît. Rivés sur nos téléphones, perdus entre nos écouteurs, plongés dans nos magazines ou lobotomisés par les images clignotantes de nos télés, nous sommes coupés de nous. Quasiment incapables de dire là, maintenant, tout de suite, quel sentiment nous habite, nous ne vivons pas avec notre propre personne, mais avec des communautés, des intermédiaires, des chimères, ou à travers la vie des autres… tellement plus confortable. Nous jugeons, nous estimons, nous critiquons… les Autres, le Reste, le Monde qui nous entoure, mais nous, notre « moi », notre propre maison, nous les délaissons et ils restent inconnus de nous et inexplorés. C’est comme s’ils n’existaient pas !

Mais après tout, quel est le problème ? Quelles sont les conséquence de cet « oubli de nous », si conséquences il doit y avoir ?
D’après moi, ne pas se connaître c’est faire définitivement ce qui ne nous convient pas, aller dans la mauvaise direction et laisser « les autres » décider pour nous de notre propre vie. En d’autre termes, s’ouvrir à l’extérieur sans connaître l’intérieur, c’est tout simplement se laisser manipuler. Comment discerner ce qui est bon pour nous de ce qui ne l’est pas si nous ne prenons pas le temps d’affronter notre vraie personnalité. Mais quand je dis « affronter » j’emploie un mauvais terme. L’idée d’affrontement vient de ce que notre « moi » est très différent, pour ne pas dire en opposition avec toutes ces idées et ces images dont nous nous berçons à longueur de journée via les stimuli extérieurs. Or ce qui importe vraiment n’est pas le monde superficiel et arrangé par d’autres auquel nous nous accrochons, mais bel et bien notre personnalité profonde car elle seule est capable de nous guider vers ce qu’il y a de meilleur pour nous — entendez par là ce qui correspond à nos valeurs.
Une fois que l’on se respecte, le monde extérieur nous paraît bien différent et faire preuve de discernement est plus facile. Eviter les pièges, les mauvais conseils, les arnaques, les fausses informations… se forger sa propre opinion et être enfin libre de penser par soi-même, autant de choses que nous sommes incapables de faire si nous ne savons pas qui nous sommes.

Il ne faut pas avoir peur de se découvrir car il n’y a que des bénéfices à en tirer. Passées les déceptions et les remises en question (quant à ce qu’on croyait être, ce qu’on prenait pour vrai), il est possible d’avancer et, surtout, d’avancer dans la direction que l’on s’est choisie, pas dans celle que « les autres » voudraient nous voir suivre.
C’est peut-être une idée naïve que je vous soumets et pourtant je suis convaincu que c’est une idée fondamentale. Nous ne devrions pas être des purs produits marketing tels que nous le sommes devenus. Nous sommes des êtres doués de conscience, capables de réfléchir, de s’interroger et de faire des choix qui conditionnent notre vie. Interrogez vous : faites vous ce que vous avez décidé de faire ou faites vous ce qu’on vous demande de faire ? La question vaut son pesant de cacahuètes ! Et la réponse doit déterminer vos prochaines actions…

#249 – Paris m’attire

Paris est un piège ! Un traquenard dans lequel je suis tombé. Je n’en avais pas encore pris conscience avant que je rentre, hier soir, d’une longue semaine dans une ville, au demeurant assez importante, de Province. Les pieds posés sur le quai, à Montparnasse, je me suis senti soulagé de retrouver Paris. Comme une délicieuse ennemie que j’aurais pris plaisir à croiser de nouveau.

Paris repousse et attire, tout à la fois, ceux qui la côtoient. Elle donne envie de fuir sans qu’on puisse se résoudre à la quitter, comme dans un mauvais rêve dans lequel on tente d’échapper en courant à un quelconque danger mais sans être capable de faire le moindre pas en avant.
Cette ville est un aimant, une amante aussi, redoutable. Elle n’a aucun égal en France et fait paraître la Province bien pâlichonne. Ternes et éclipsées, les autres villes ne peuvent pas rivaliser. Rien n’y fait Paris reste toujours Paris. Lieu d’excès, de pauvreté et de dangers, tout autant qu’endroit de rêves, de luxe et de mythes. Paris n’est pas définissable tant ses visages sont multiples et opposés. Une fourmilière dans laquelle on manque de place mais où, paradoxalement, chacun trouve la sienne. Anonymat garanti et confusion des rôles, vivre à Paris c’est peut-être, finalement, avoir la possibilité d’être qui on veut. Ailleurs on est qui l’on est. On est connu et reconnu comme tel. Impossible d’y échapper car tout le monde connaît quelqu’un qui connaît tout le monde. Et la vie, prise dans ce carcan, se déroule sans accrocs, sans heurts. Alors qu’ici, dans la jungle urbaine, toutes les surprises sont permises. Les personnages autour de soi sont mouvants et imprévisibles. Et il y a ici tant de lieux où se réinventer.

Alors il y a aussi le bruit, la pollution, la promiscuité. Toutes ces choses qui donnent envie de s’évader. Toutes ces choses qui donnent aussi le sentiment de vivre dans un moteur. Dans une ruche qui produit, qui crée. Une ville qui ne dort jamais, un centre névralgique avec ses avantages et ses inconvénients. Et, du coup, fuir l’action, est-ce fuir la vie ? Et dans toute cette agitation, quel est mon rôle ?

#248 – Hier, j’ai vu

Hier soir, à la faveur d’un dîner entre collègues (pauvre de moi), je me suis soudainement aperçu de la formidable puissance de la pensée « de masse » et j’ai vu la mise en application de deux règles. Celle qui dit qu’il faut se méfier de l’unanimité et l’autre qui dit que c’est celui qui parle le plus fort qui l’emporte.

Nous avons évoqué, pour ne pas dire étudié,  le cas d’autres collègues. Ne connaissant que très peu lesdites personnes,  je me suis gardé de tout commentaire.  Bien m’en a pris. Mais j’ai surtout pris dans la figure cette vérité qui veut que lorsqu’un groupe est unanime sur un sujet (ou au sujet d’une personne), il faut s’interroger et ne pas suivre l’avis de la foule parce que celle-ci se trompe souvent, emportée qu’elle est par sa certitude d’être dans le vrai. Et plus elle est nombreuse, la foule, plus elle est certaine d’avoir raison. C’est un cercle vicieux d’auto alimentation pourrait-on dire. Et qui oserait contredire le groupe ? Telle un être autonome, la foule se crée ses propres convictions et se persuade seule qu’elle détient la vérité. D’après elle, il n’existe aucune autre vérité que la sienne et, si malgré tout c’était le cas, cela ne pourrait être que le fait d’une minorité, ignorante ou divergente, donc négligeable.

Dans la même conversation, j’ai noté avec quelle conviction certains pouvaient se mettre à parler dès qu’il s’agissait de juger les autres ! Quelle verve quand il faut s’en prendre à quelqu’un qui n’est pas là, quand il est question de dire du mal, de décrier, de traîner dans la boue. Et, curieusement, personne pour répondre, pour contredire ou pour rappeler que la personne concernée n’est pas là pour se défendre… Est-ce à dire que tout le monde apprécie ce genre de propos, tant qu’il concerne les autres ? Ce n’est pas impossible. Cela nous rassure peut-être sur notre propre compte. On se sent du côté de ceux qui jugent et non du côtés des jugés, des montrés du doigt. On se sent supérieur.

Hier j’ai vu comme les gens se transforment littéralement quand ils parlent des autres en émettant un jugement de valeur. J’ai eu l’impression qu’ils n’étaient plus eux-mêmes, à moins qu’ils n’aient, précisément, jamais été autant eux-mêmes qu’à ce moment là ?

#247 – Faire « comme si »

Je ressens à peine les années, fines couches qui s’accumulent, et j’ai le sentiment de n’avoir pas changé, d’être toujours le même, ce « moi » que j’aurais toujours été. J’ai l’impression que ma vie « profonde » est en tout point la même depuis toujours ; peut-être parce que je ne prends pas le recul qu’il faudrait ? Pourtant je reconnais que mon existence s’est bel et bien transformée, et pas seulement dans ce qu’elle a de plus superficiel, pas uniquement en apparences.
Sur une période finalement assez courte, j’ai arrêté de fumer, j’ai fait de la course à pied une de mes habitudes de vie, j’ai trouvé un meilleur travail et concrétisé mon souhait de vivre à Paris, je me suis mis en couple et, plus récemment, j’ai appris à nager… (dans l’ordre chronologique, pas d’importance).

Ce ne sont que de « petites choses » au regard de ce que certains accomplissent, et pourtant, à mon échelle, ce sont de vrais bouleversements. Ils ont changé ma vie en profondeur.
Et puisque je parlais de prendre du recul, je me suis demandé cette semaine, à la faveur d’une insomnie (plutôt rare, sauf aux moments charnières de ma vie), quel était le dénominateur commun à chacune des actions que j’avais entreprise ? Et finalement, j’ai trouvé plusieurs similitudes dont je n’avais jusqu’alors pas eu conscience. Ce dont je me rends compte c’est surtout que :
1) j’ai dépassé mes peurs. Peur de manquer, d’échouer, de l’inconnu, que ça prenne du temps, des efforts… Cela ne signifie pas qu’elles n’étaient pas là, mais j’ai su aller au-delà. Et le plus étonnant, c’est que cela s’est fait
2) sans que j’éprouve la sensation de devoir me forcer. Comme si c’était naturel ou simple, sans ressentir les efforts nécessaires comme une privation ou comme quelque chose d’inatteignable. Je ne me suis pas représenté les choses de la sorte et, au contraire, je crois même qu’à chaque fois j’y ai pris beaucoup de plaisir. En réalité, je pense tout simplement (même si cette idée est assez compliquée à appréhender) que
3) j’ai trouvé la partie de moi qui était réceptive à mon projet ! Comme s’il existait en moi un côté « pour » et un côté « contre ». Une partie de mon inconscient qui approuve et l’autre qui désapprouve, mettant toute son énergie à me convaincre qu’il ne vaut pas la peine d’essayer, que c’est voué à l’échec, qu’à quoi bon commencer maintenant, ça pourra bien attendre demain, etc.

Cela va bien au-delà du « je veux / je ne veux pas ». Indépendamment du fait de pouvoir, vouloir n’est pas suffisant pour mener à bien un projet ou atteindre un objectif. Ce n’est pas, d’après moi, la bonne méthode, car il me semble que la volonté nous renvoie toujours à un combat contre soi-même. Vouloir revient toujours à émettre le souhait de, désirer, espérer… bref, c’est tout sauf agir. Avoir ou pas la volonté de faire quelque chose ne peut pas être le seul moteur. Sinon, il suffirait de vouloir pour pouvoir, or ce n’est pas aussi simple.

Il existe une force supérieure à la volonté, c’est la conviction. Lorsque j’ai arrêté de fumer, par exemple, je l’ai fait en une seule fois, sans aide, sans manque, sans peur. Pourquoi, alors que j’avais mainte fois essayé de renoncer à la cigarette (en réduisant ma consommation, en me patchant,etc.), pourquoi étais-je parvenu d’un coup à dire « stop » et, surtout, pourquoi cela avait-il été si facile ? La réponse : j’étais convaincu ! Non pas que j’allais y arriver mais que j’avais déjà franchi le pas. Pour ainsi dire, j’étais convaincu que j’avais déjà réussi !
Je sais que c’est surprenant, mais c’est exactement de cette façon que ça s’est passé. Comparez ces deux affirmations : « je veux arrêter de fumer » et « je suis non fumeur ». Elles ne disent pas du tout la même chose et pourtant elles visent le même objectif : ne plus toucher à la cigarette. Je peux vous assurer que dire « je suis non fumeur » a radicalement changé ma façon d’atteindre mon but. L’idée sous-jacente est de « faire comme si » l’objectif était atteint. Dès lors, il n’est plus nécessaire de tergiverser, de se poser des questions à l’infini et de trouver des excuses pour ne plus agir. Lorsque je suis convaincu que je ne fume plus, je parle à cette fameuse partie de moi qui approuve mon état. Et celle qui approuvait mon (ex) état de fumeur passe de fait au second plan. Tous les arguments qui me maintenaient sous l’emprise de la nicotine (ça me calme, ça m’aide, c’est bon…) partent en fumée au profit de ceux qui me faisaient dire « je veux arrêter » (ça pue, c’est cher, c’est nocif…).
Finalement, on pourrait dire que j’inverse le raisonnement en me positionnant après le point de basculement, après le fameux pas à franchir. Et pour cause, une fois qu’on est engagé, on a plus envie de faire marche arrière.

En résumé ne pas être convaincu  c’est forcément aller à l’échec car c’est laisser la place au doute. Et si le moindre doute persiste, c’est à lui que l’on se raccroche pour ne pas agir. Que l’on appelle ça un doute ou une peur, ça n’en reste pas moins une bonne excuse derrière laquelle se retrancher quand l’envie devient trop forte mais pas suffisante. Or l’envie de... n’est jamais assez forte pour franchir le cap.
Etre convaincu c’est (le) pouvoir. Se mettre dans la peau de celui qui… et non dans celle inconfortable de celui qui aimerait… pour agir en conséquence et balayer tous les doutes, tous les arguments contraires et toutes les peurs. Bien sûr les appréhensions restent mais elles stimulent plus qu’elles ne paralysent. Lorsque l’on commence un nouveau travail, par exemple, on a peur que ça se passe mal, de ne pas être à la hauteur… résultat : on déplace des montagnes pour que ça n’arrive pas. De toute façon, on a plus le choix, on est déjà engagé ! La nuance est de taille et elle est bien réelle. Le jour où je me suis installé avec mon compagnon (deux ans et demi que ça dure), cela s’est fait très vite. Je n’ai pas versé dans la tergiversation, me demandant si garder mon appartement et mes meubles ne serait pas plus judicieux, au cas où… Au lieu de cela, j’ai tiré un trait sur mon célibat et tout ce qui allait avec. Je me suis mis « en situation » sans chercher à savoir ce qui allait se passer. Je n’avais aucune idée de ce que pourrait donner notre vie commune — alors que ni lui ni moi n’avions déjà vécu en couple –, et je ne voulais pas le savoir : ce n’était tout simplement pas le propos. J’étais convaincu que je vivais d’ores et déjà avec lui et j’agissais en conséquence.

C’est la première fois que je parviens à mettre des mots sur ce que j’ai pu vivre à chaque fois que j’ai remporté des victoires, atteint des objectifs, réussi à me dépasser. Et c’est pour moi comme une révélation, à un moment où je m’interroge fortement sur ce que je deviens, je que je veux ou ce que je suis. Toutes les portes semblent ouvertes…

#246 – La question essentielle

Puisque la question essentielle est de savoir ce que je veux, alors…

Comme tout le monde, je le sais, il m’est facile de décrire ce que je ne veux pas (plus), mais c’est pour moi autrement compliqué de déterminer ce que je veux.
Je m’étais mis en quête d’une réponse mais devant l’ampleur de la question, je me sentais écrasé, partant dans toutes les directions. Je renonçais… vite, préférant continuer de pester contre ce que je ne désirais plus. Plus de chefaillon, plus de problèmes d’argent, plus de contraintes, plus d’obligations…
Je disais « je veux être « libre » ou « heureux » » mais cela ne servait à rien parce qu’être « libre » ou « heureux » n’est jamais qu’un vague état général, une sorte de fourre-tout dans lequel on peut ranger des situations aussi diverses que personnelles. Que signifie être libre pour moi, pour mon voisin, pour toi ? Sans doute pas la même chose. Difficile d’être précis et surtout concret. Or c’est bien d’objectifs ou de visions concrets dont j’ai besoin !

Je lisais récemment un livre – ou plutôt je le relisais – dans lequel l’auteur suggérait une façon de toucher du doigt ce que l’on veut vraiment, en raisonnant par domaines et non en essayant de se représenter une image complète de la vie qu’on souhaite. La vie est un tout à plusieurs faces, et pour arriver à déterminer ce à quoi on aspire, il faut réfléchir à ce qu’on souhaite pour chacun des morceaux du puzzle.
Par exemple, il m’est plus facile de déterminer avec précision ce que je veux – à court terme – dans le domaine professionnel, dans celui de ma vie sentimentale, dans ma pratique d’une passion ou d’un sport, pour mon alimentation, pour ma santé, en ce qui concerne ma vie sociale, mes découvertes, etc. Autant de parties qui, emboîtées les unes aux autres, forment ma vie, comme les pixels forment l’image.

Donc, si je me demande ce que je veux  vraiment, je dois me poser la question pour chaque domaine. Par exemple, je pourrais vouloir : progresser en dessin ; ne plus être salarié ; préserver mon couple ; voyager… Mais ce ne serait pas encore assez précis. En d’autres termes, je dois poser pour chaque domaine de ma vie un point à l’horizon, celui que je veux atteindre avant de passer au suivant. Ainsi, au lieu de vouloir progresser en dessin, je voudrais peut-être prendre des cours de dessin. Au lieu de vouloir ne plus être salarié, je voudrais étudier les activités professionnelles qui pourraient me convenir, définir mon projet (sans lâcher mon job pour l’instant). Au lieu de vouloir préserver mon couple, je pourrais vouloir organiser une rencontre entre mes parents et mon conjoint. Au lieu de vouloir voyager, je pourrais vouloir faire (enfin) établir mon passeport (ce que je remets à plus tard depuis des mois, de façon incompréhensible…). Au lieu de…
Et ainsi de suite, parce qu’en réalité il n’y a pas d’objectif, il n’y a que des étapes. Des points successifs à rallier pour aller  toujours plus loin sur le chemin que l’on se trace pour soi, chaque jour.

#245 – Lâcher le bord

Pourquoi ne parvins-je pas à lâcher le bord ? Laisser-tomber, cesser de m’agripper, une façon de céder en quelque sorte ? J’ai pourtant fait l’expérience, déjà, d’un lâcher prise salutaire. Quand pour la première fois j’ai osé ouvrir la main pour quitter le bord — plus ou moins rassurant — du bassin à la piscine, et que je me suis rendu compte par moi-même que je pouvais flotter, nager, en un mot : survivre. Cela sous-tendait bien sûr un certain degré d’autonomie, un peu de débrouillardise et une touche de self-control… rien qui ne soit pas à la portée d’un être moyennement doué, comme moi. Mais quelle sensation ! La liberté sous toutes ses formes : ne plus être pieds et poings liés, attaché à une bordure qui paralyse plus qu’elle ne sécurise ; pouvoir choisir l’endroit vers lequel me diriger ; expérimenter pleinement l’eau qui porte mon corps ;  ne plus avoir peur de la piscine, de l’environnement, des autres, de l’eau, du bruit, des sensations…

Je trouve cet exemple représentatif de ce que je ressens dans ma vie en ce moment. Je réalise qu’il y a trop de (belles) choses que je ne pourrai jamais faire si je ne me décide pas, un jour, à lâcher le bord. Ce cadre, ce côté faussement tranquilisant (mais qu’au fond de moi je sais être un leurre) d’une vie qui ne serait pas la mienne en fin de compte et que, par conséquent, je refuserais de vivre. Je tente de me persuader que ma vie est accomplie alors qu’elle n’a même pas débuté ! Ce bord là, c’est la voie, le rail, l’existence qu’On choisit pour moi, c’est ce qu’On veut me faire faire, ce qu’On exige de moi, ce qu’On estime bon ou mauvais, utile ou pas, sans que je, combien même je serais le principal concerné, n’ai quoi que ce soit à en dire. Ce que j’exprime maintenant peut paraître extrême ou incroyable et pourtant c’est bien la réalité.

Il me semble que la vie que nous menons, pour la majorité d’entre nous, est un accord tacite avec le pire. Nous consacrons toute notre énergie, toute notre conviction, toute notre foi à être ce qu’on attend de nous. On nous enchaîne, nous conditionne, nous met en boîte (avec une etiquette) sans que nous trouvions rien à redire. Nous sommes piégés, estimant que le seul moyen de survivre est d’accepter ce contrat — oserais-je dire ce chantage ? — qu’On nous impose et que je résumerais ainsi : « si tu fais ce que le système exige de toi, il fera en sorte de te maintenir dépendant de lui. Pour cela, il te fera croire en des valeurs et des objets de pacotille, qu’il te présentera comme essentiels, sans jamais te donner les moyens de les posséder ». Ainsi, mais peut-etre suis je le seul dans ce cas, ai-je le sentiment de donner le meilleur de mes compétences sans jamais en obtenir quoique ce soit en échange, car tout ce qu’on me fait prendre pour nécessaire est inaccessible avec le peu que l’on me donne. Visualisez vous la carotte et le bâton ?

Nous percevons un salaire ! dirons certains. Mais à bien y réfléchir qu’elle est la valeur de cette rétribution au final ? Un salaire dont le système nous ponctionne en permanence une bonne partie pour la redistribuer on ne sait comment, on ne sait à qui, en nous faisant croire que c’est pour le bien de tous et que c’est un devoir. Autrement dit, On nous explique qu’une partie de notre travail (de notre vie, du meilleur de nous mêmes) appartient à tout le monde, à la Société, à une vague idée de Communauté…

Ce que je trouve monstrueux, par dessus tout, c’est que pour nous maintenir prisonniers de ce système, On entretient en nous la peur incommensurable de la perte ; perte de notre rôle et de notre place dans la Société, de nos biens (dont on sait maintenant qu’ils ne sont que des morceaux de verre brillants), de notre dignité, voire de notre vie… On noircit le tableau jusqu’à nous laisser penser que sortir du système c’est mourir à coup sûr. Qu’il vaut mieux, d’une part, continuer à donner le meilleur de nous pour rien et, d’autre part, qu’il est normal que notre vie ne nous appartienne pas tout à fait.

Combien de temps encore vais-je accepter de croire à ce marché de dupe dont je suis le principal instigateur. Car finalement celui qui fait fonctionner le système c’est bien moi. En donnant, j’entretiens la machine, j’apporte de l’eau au moulin. Mes miroirs aux allouettes me font prendre les miettes que l’on me laisse pour de la reconnaissance ou un enrichissement personnel. Une façon de « gagner sa vie » comme on me l’a appris petit mais en oubliant de dire que les règles étaient mauvaises et que je n’avais aucune chance de « gagner » quoi que ce soit…