III – Chez Albert

III – Chez Albert

Albert ne m’ouvrit pas la porte lorsque je me présentai chez lui. Je fus introduit par une sorte d’infirmière à domicile au look dégingandé. Gilet en laine, lâche de tous côtés, et jean un peu crade. Chaussures plates et cheveux gras, des lunettes ternes, marrons. Elle me présenta à Albert, assis sur une toute petite chaise, pratiquement au centre d’ une grande pièce aux rideaux à demi tirés. Il avait l’air si minuscule au milieu de ce salon immense que j’eus instantanément comme un élan de sympathie pour ce vieillard. Je ne peux pas l’expliquer mais j’aurai presque pu le prendre dans mes bras à cet instant précis de notre rencontre. Du coup, le cérémonial — bien que ça n’en fut pas un — de l’employée de maison qui me conduit auprès du Maître avait quelque chose de ridicule. Je me retrouvai face à cet inconnu qui allait devenir mon quotidien, et j’étais à la fois déçu par l’homme rachitique que je découvrais et en même temps rassuré d’avoir affaire à « juste un homme » avec toutes ses faiblesses . Un homme rendu au même point que moi, pensai-je, lui physiquement et moi mentalement.

Dans les minutes qui suivirent ma présentation, j’appris que j allais remplacer l’infirmière usée et négligée qui m’avait accueilli sur le pas de la porte. Je découvris aussi quelques règles de fonctionnement auxquelles je m’attendais et que pour tout dire je redoutais un peu : lever et coucher à heures fixes ne sont que des exemples. Une vie très différente s’ouvrait devant moi et j’acceptai finalement assez rapidement de m’y engager mais, je dois le dire, sans grand enthousiasme.

Au début ce fut assez compliqué parce que je ne savais pas quoi faire ni comment le faire. J’étais totalement désemparé face à ce vieil homme qui ne parlait pas. Il me semblait qu’il m’observait mais, de mon côté, je n’osais jamais trop le regarder. Il m’intimidait justement parce qu’il ne parlait pas. J’aurai préféré qu’il me donnât des ordres ! Je ne savais pas ce que je devais ou pouvais faire. Les journées étaient cadencées par les heures de lever, de toilette, de prise de médicaments, de sorties, de déjeuner, de sieste, de dîner, de coucher… Tout était calé sur un horaire déterminé et qui ne souffrait aucune modification. Hiver comme été, en semaine comme le week-end, les jours de pluie comme ceux de beau temps. Je dus m’habituer à la maison, au quartier et aux voisins (tous âgés), et cela me prit plusieurs mois. Apprendre le numéro du médecin et le nom de chaque médicament. Apprendre à laver un vieux monsieur si léger que j’avais peur de lui faire mal rien qu’en le tenant par le bras. J’avoue que je n’étais pas très à l’aise, les premiers temps, devant la nudité d’Albert. Une sorte de pudeur respectueuse et, en même temps, une répulsion physique pour ce corps décharné, faisaient de ces moments de véritables corvées. A tel point que je pensais ne pas pouvoir tenir au-delà d’une semaine à ce poste ! Puis, petit à petit, je réussis à faire abstraction de ce que je voyais et laver Albert devenait une tâche comme une autre, ni plus ni moins pénible.
Ce que je redoutais aussi beaucoup c’était le lever. J’avais toujours peur de le retrouver mort au petit matin. Je savais que ça allait arriver et chaque soir je me persuadais que ça allait arriver cette nuit précisément. Je n’étais pas impatient de vivre ça et je soufflais chaque matin quand je le sortais, bien vivant, du lit ! Le matin, justement, il se levait à 7h précises. Ça m’obligeait à me lever à 6h30 au plus tard. Je préparais la table du petit déjeuner et les vêtements qu’il porterait pour la journée, je me douchais et m’habillais puis j’allais le réveiller. Albert se couchait à 21h30. Du coup mes journées se terminaient souvent tard car je regardais la télévision dans ma chambre jusqu’à passé minuit. C’était mon seul moment « à moi ». L’avantage de ces journées fastidieuses et longues, c’est que je ne pensais plus vraiment à Michel ni à mes soucis du moment. Et le soir, la télé finissait de me vider la tête.

Je m’acclimatais à la vie avec Albert et je prenais mes habitudes jusqu’à ce jour de mars où les choses commencèrent à changer.

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