VI – Bastien

VI – Bastien

Apres avoir hésité plusieurs jours durant, je commençais à ne plus savoir raisonner correctement. Je n’arrivais pas à me décider à appeler Bastien, ce garçon que j’avais soutenu alors qu’il se trouvait mal, dans la pharmacie où j’ai mes habitudes depuis que je suis au service d’Albert — vieux Monsieur de 84 ans dont je suis l’homme de compagnie en quelque sorte. Des tas d’idées se formaient dans ma tête, contradictoires et saugrenues.

N’y tenant plus, je finissais par composer le numéro présent sur la carte de visite, imaginant qu’il avait, depuis tout ce temps, oublié jusqu’à l’incident qui l’avait fait se retrouver dans mes bras.
Il décrocha aussitôt ce qui me déconcerta un peu car je m’imaginai qu’en voyant un numéro inconnu s’afficher il ne décrocherait pas. Mon peu de jugeote dans pareil cas me faisait engager la conversation par un faussement décontracté « bonjour, c’est Etienne ! », oubliant qu’il ne connaissait pas mon prénom. Lorsqu’il me répondit « quel Etienne ? », je compris mon erreur. Mais au lieu de me mettre mal à l’aise, ma bourde me détendit. Je ressentis une sorte de « plus rien à perdre maintenant », et la conversation pu commencer sous un jour nouveau. Apres nous être remémoré le contexte de notre rencontre et avoir pris des nouvelles de l’un et de l’autre — et surtout de lui, puisqu’aux dernières nouvelles il était malade –, je savourais ses remerciements chaleureux et… nous en restions là, somme toute incapables de trouver d’autres choses à nous dire. Autant préciser maintenant que je sortais très déçu de cet échange. J’y avais mis un tel enjeu que c’en était devenu un supplice. Et finalement il n’avait abouti à rien. Je n’avais même pas pu replacer correctement sa voix ou son visage dans ma mémoire. L’événement de la pharmacie avait été si bref et s’était déroulé il y a si longtemps que j’avais eu toutes les peines du monde à visualiser de nouveau les traits de ce garçon. La seule chose qui était restée vive dans ma mémoire c’était le contact de son corps lorsqu’il avait basculé sur le mien.

J’en là de mon dépit quand, quelques jours plus tard je tombai (à mon tour, mais au figuré…) sur Bastien ! Un véritable coup de théâtre. Alors que pendant des semaines j’avais cru (et espéré) le voir partout où j’allais, je me retrouvais d’un coup face à lui au coin de la rue. Je n’en croyais pas mes yeux et je restais comme tétanisé.
Il me sourit doucement puis, fronçant les sourcils s’approcha de moi et me demanda si je n’étais pas Etienne. Moi je l’avais tout de suite reconnu et mon coeur battait à présent la chamade, coincé entre surprise et plaisir de le revoir ainsi devant moi et surtout étonné qu’il me reconnaisse. Je ne pensais pas avoir laissé un tel souvenir dans sa mémoire.
Nous échangeâmes quelques mots comme si nous avions toujours été voisins puis il me proposa de poursuivre notre conversation dans un café de la rue. Je n’avais pas beaucoup de temps mais j’acceptais bien volontiers, incapable de résister à une telle invitation.

J’aurais voulu que le temps, précisément celui dont je ne disposais pas, s’arrête et que notre pause café dure éternellement. Je ne me sentais plus du tout timide ou maladroit. J’appuyais mon bras sur le dossier de ma chaise, croisais mes jambes dans l’allée, souriait et prenais des airs parfaitement décontractés. Je le dévorais des yeux et buvais ses paroles. Je me demandais comment un bel homme comme lui avait pu, même par accident, atterrir dans les bras d’un homme comme moi ? Et je me surprenais à rêvasser que ça pourrait arriver encore.
J’appris qu’il était photographe en free-lance et que s’il ne m’avait pas croisé ou contacté plus tôt c’était parce qu’il était parti à l’étranger pour son travail. J’appris également qu’il habitait le quartier (alors que l’adresse mentionnée sur sa carte de visite se situait en banlieue). Je fus ravi de cette nouvelle, supposant que nous pourrions nous revoir souvent et facilement. J’appris enfin qu’il fallait qu’il se dépêche de rentrer car sa femme allait sûrement s’impatienter !
Je feignais de ne pas réagir à ce dernier point, mais j’avais très nettement senti une pointe me perforer le cœur et mon sourire, qui venait de se figer, devait sûrement être un bon indicateur de ma déception.  Ainsi Bastien était-il marié… Mes plans sur la comète avaient faits long feu.

Je rentrai chez moi — chez Albert, chez nous finalement — en courant presque. A la fois pressé parce qu’en retard et anxieux parce qu’en colère après moi-même. Comment avais-je osé imaginer un instant que ce garçon eût pu avoir une quelconque raison de me revoir autre que la politesse et la courtoisie. J’étais retombé dans mes vieux travers : rencontres romantiques et Prince Charmant. Une midinette de presque 46 ans !
Je gardais néanmoins pendant quelques temps le plaisir de l’avoir revu et, un peu contre moi-même je dois le dire, je formais le vœu de le recroiser prochainement, même si cela devait me faire souffrir un peu. Finalement, souffrir c’est exister d’une certaine façon et ici, dans ce vieil appartement, avec ce vieux monsieur réglé comme une horloge Suisse, j’avais l’impression de m’enterrer vivant.

Et si tu réagissais ?

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