V – Entre devoir accompli et maladresse

V – Entre devoir accompli et maladresse

__Non, je crois que ça ne va pas très fort, me répondit-il avec un sourire grimaçant.

Son sang ne déniait pas revenir vers son  visage et sa pâleur avait quelque chose de très inquiétant. De grosses gouttes de sueur étaient apparues au sommet de son front, à la base de ses cheveux courts, et s’apprêtaient à rouler vers ses yeux, son nez, sa bouche. Mais il prit fébrilement un mouchoir dans la poche de son blouson et s’essuya un peu brutalement le visage, enfermant dans le tissu les perles humides. Il parut à bout se souffle.
Je n’osais pas lui tenir la main et j’étais fort embarrassé, accroupi devant ce garçon visiblement mal en point et pour lequel je ne pouvais rien. Ne sachant que faire de ma main droite, je la posais sur sa cuisse gauche et, me rendant aussitôt compte de la familiarité de mon geste, je m’empressais de secouer sa jambe, comme en signe de vieille camaraderie. Pour ne pas laisser la gêne m’emporter, tel le mouchoir la sueur, je l’interrogeais :
__ Que vous arrive-t-il ?
__ Je ne sais pas. Je crois que ma crève est plus virulente que ce que je pensais…
Il me sourit de nouveau en grimaçant, apparemment toujours essoufflé. C’est à ce moment là que les pompiers arrivèrent. Ils avaient été appelés par Anna qui, au passage, m’avait laissé gérer le malaise et s’était occupée d’évacuer les autres clients, un peu trop curieux, en les servant rapidement. Un des collègues d’Anna était venu apporté son aide et un verre d’eau, mais il était vite reparti, constatant que la situation n’était pas hors de contrôle. Il n’y avait pratiquement plus personne désormais dans la pharmacie, ce qui laissait le champ libre aux deux pompiers arrivés sur place. Je les regardais faire, un peu inquiet, comme si subitement ce parfait inconnu qui s’était affalé sur moi dix minutes plus tôt était devenu un de mes proches ! Ils lui posaient des questions pour s’assurer qu’il était bien conscient et ils mesuraient sa tension artérielle avec un tensiomètre électronique. Même plus de poire à presser ! Je me sentis un peu démodé…
Par pudeur, peut-être, je détournai les yeux et, un peu à contre cœur je dois le dire, je me dirigeai vers le  comptoir d’Anna pour récupérer ma prescription. Avec cette aventure j’avais perdu beaucoup de temps et Albert allait sans doute, non pas s’inquiéter, mais plus sûrement s’impatienter. Aussi je pris rapidement le sachet qu’Anna me tendait et je m’arrêtai à la hauteur de l’inconnu, désormais entre de bonnes mains, pour lui demander, compatissant : « ça va aller ? ». Il me répondit un gentil : « oui, merci beaucoup ». Les soldats du feu me jetèrent un regard oblique et je compris qu’il était temps pour moi de quitter la scène. Je ne dis plus rien et que je tournai les talons pour sortir de la pharmacie. La petite clochette synthétique tinta et je rentrai à la maison, partagé entre le devoir accompli — assistance à personne en danger –, ma maladresse évidente devant ce grand gaillard étourdi et mon envie d’en savoir plus sur ce type. Je pressai le pas.

A table je racontai mon anecdote à Albert qui sembla n’en avoir à peu près rien à faire. A 84 ans, il luttait pour rester en vie alors les petits bobos des gens en pleine fleur de l’âge ne l’intéressaient pas ! Je pouvais le comprendre mais, que voulez-vous, j’avais été touché par ce garçon et de façon totalement déraisonnable, pour ne pas dire grotesque, je m’inquiétais de son état de santé.
Je dus attendre le jeudi suivant pour retourner à la pharmacie. Je m’empressai de demander à Anna des nouvelles de son client qui était à l’article de la mort la semaine passée. Elle eu un peu de mal à comprendre ma question. Il faut dire que je l’avais formulée étrangement, lui demandant tout de go « comment va le mec de la semaine dernière ?… » Elle me répondit qu’elle n’en savait rien. Qu’il était parti avec les pompiers et qu’elle ne connaissait même pas son identité.  Je n’aurai pas su dire ce que j’aurais voulu entendre en posant cette question, mais le fait est que j’avais été déçu par la réponse d’Anna.

Il se passa plus d’un mois. Je n’avais pas oublié l’incident de la pharmacie. D’ailleurs il m’arrivait parfois de penser revoir l’inconnu, dans le métro ou dans la rue, mais ce n’était jamais qu’une personne qui lui ressemble.  Et puis un jour, Anna glissa une carte de visite dans le sac qu’elle me remit. Je ne sais pourquoi, elle ne m’avait pas prévenu de son geste si bien que je découvris la carte quelques jours après. Sur la face imprimée, un nom, une adresse et un numéro de téléphone. Au dos, un petit texte griffonné : « Je voulais vous remercier. Appelez-moi à l’occasion, Bastien ».

Et si tu réagissais ?

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