XV – La peur au ventre

Je ne pensais plus trop à cette histoire de visiteuse étrange qui aurait été de la famille d’Albert et qui aurait détenu les clés de l’appartement. J’avais passé la nuit dans les bras d’inconnus, pour la plupart sans visage, et dans mon abandon j’avais oublié ce mélodrame. Ce vieux fou avait sans doute rêvé à une fille imaginaire qui serait venu lui piquer un fric dont je n’avais jamais vu la couleur. Et par dessus le marché, il s’était payé le luxe de m’accuser d’avoir donné à cette chimère un double des clés… Moi ? à cette femme que je ne connaissais pas, voire même qui n’existait pas ?

Et puis tout me revint subitement quand je trouvai la porte d’entrée entrouverte en arrivant sur le pallier, au bout de ces trois volées de marches en marbre, démodées. Sur le coup, je cru qu’elle était juste mal fermée à moins que je m’attendis à voir quelqu’un sortir de l’appartement, comme si c’était évident. Mais je compris rapidement que la situation était, bien sûr, tout à fait anormale. Je poussai lentement la porte et vis que de la lumière vacillait depuis le fond de l’appartement, de la chambre d’Albert précisément. Le reste de l’appartement était plongé dans la pénombre épaisse de cette fin de nuit. Mon cœur se mit à battre plus vite au fur et à mesure que j’imaginai qu’il puisse être arrivé quelque chose à Albert. En avançant, je me cognais dans un des meubles du couloir. Ce dernier avait été déplacé et le vase qui était ordinairement posé dessus était brisé sur le sol. En écarquillant les yeux, je constatais que d’autres objets couvraient le sol : des papiers, des tableaux et même une petite lampe qui se trouvait en temps normal à l’entrée du salon. L’appartement était sens dessus dessous. Je tournais sur moi-même, soudainement conscient qu’il s’était passé quelque chose de grave dans ce lieu et que, peut-être, le danger ne s’était pas encore éloigné. Je cherchais l’interrupteur de l’entrée mais, finalement, au lieu d’allumer, brusquement interpellé par un râle, je me précipitais vers la chambre du vieil Albert.

Je découvrais le vieillard étendu au pied de son lit, le visage tourné vers les pieds du meuble. Il était en peignoir et j’avoue que pendant quelques secondes, je crus qu’il était mort. On aurait dit un cadavre affalé de tout son long sur la descente de lit, comme dans un film policier. Sa lampe de chevet était renversée sur la table basse, son livre du moment était sur le sol, ainsi que son verre d’eau, vidé de son contenu et sa boîte de médicaments, intacte quant à elle. Les draps du lit avaient glissés et recouvrait en partie le corps du vieil homme.
J’étais un peu pris de panique à la vue de cette pièce en désordre et de cet homme d’ordinaire si digne, complètement affalé sur le parquet. J’eus soudain peur que quelqu’un surgisse derrière moi et me poignarde — ou tout du moins me fasse mal –, qu’Albert cesse de vivre ou bien encore qu’il soit grièvement blessé. Je n’osais pas retourner dans le couloir de peur de tomber sur son agresseur et je ne savais pas non plus quoi faire pour lui venir en aide. Après quelques instants d’hésitation je me dirigeais prestement vers lui et m’agenouillais à ses côtés. Je le retournais lentement et me rendais compte qu’il respirait et qu’il était conscient mais qu’il ne parvenait pas à ouvrir les yeux.
__ Albert ?, vous m’entendez ?, risquais-je

Pour toute réponse je n’obtins qu’un soupir. De sa bouche entrouverte un peu de bave s’écoulait. Il avait le visage livide et le contour de ses yeux paraissait noir. J’eus un instant la sensation de tenir un mort vivant dans mes bras. Je le reposai dans la position dans laquelle je l’avais trouvé. J’étais désemparé. Je devais appeler les secours, une ambulance, les pompiers… que sais-je ? Mais je ne parvenais pas à retrouver mon calme. Je saisissais mon téléphone portable dans la poche de mon jean et composais le premier numéro qui me venait à l’esprit : celui de Bastien.
Avant que la première sonnerie intervienne, j’entendis distinctement les premiers oiseaux de la journée chanter. Le jour se levait et la lumière extérieure se frayait un chemin à travers les persiennes. Je n’eus que deux sonneries à attendre avant qu’une voix d’homme se fasse entendre dans le combiné :
__ Allo…, dit une voix embrumée.
Je me sentis soudain ridicule.
__ Bastien ?, Bastien c’est Etienne. Tu m’entends ? Je te dérange ?
__ Etienne ? mais qu’est ce qui t’arrive ?
__ C’est Albert…
Volontairement ou pas, je laissais ma phrase en suspens, de sorte que Bastien ne put que prendre le relais :
__ Il est mort, c’est ça ?, me demanda mon interlocuteur.
__ Non, mais il a été agressé, je ne sais pas quoi faire.
La panique me reprenait.
__ Agressé ? Mais par qui ? Quand ?
__ Ici, à la maison. Je…
Je n’osais pas dire à Bastien que je venais de rentrer d’une nuit passée à l’extérieur car dans mon esprit il en aurait forcément déduit que j’étais allé m’enivrer dans les bras de garçons inconnus. Aussi je reprenais après un temps d’hésitation :
__ Il est conscient mais je crois qu’il a fait une mauvaise chute. Peut-être même qu’on l’a frappé !
Il y eut un silence, un soupir et Bastien reprit :
__ As-tu appelé une ambulance, un médecin ? Qui l’a agressé ? Vous avez été cambriolés ? Il faut que tu appelles la police.

Le ton de Bastien se voulait très directif et tout à coup je regrettais presque de l’avoir appelé. Mais le son de sa voix me réconfortait tout autant qu’il me mettait dans la situation inconfortable de celui qui allait devoir se justifier. Je hochais la tête et faisais semblant d’avoir recouvré mes esprits, mais j’étais toujours sous le choc et je n’en avais pas fini avec la peur que le rôdeur (ou l’intrus) soit encore tapi dans l’ombre du corridor.
Je raccrochais d’avec Bastien, regardais Albert inanimé à mes pieds et me résignais enfin à appeler police secours. A mon grand soulagement, un agent m’indiqua qu’une ambulance allait l’accompagner. Ce coup de fil responsable et « rationnel » me redonna du courage et je pus enfin faire quelques pas pour aller allumer la lumière dans le couloir. C’est là que je vis le capharnaüm  qu’était devenu l’endroit et surtout l’inscription qui avait été faite à la bombe sur le mur.

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