#257 – La permission de vivre

J’aurai beau avoir 43 ans dans quelques semaines, je me fais toujours l’impression d’être ce grand dadais, naïf et gauche. J’ai le sentiment de ne pas savoir comment aborder les choses les plus simples de la vie, de rêvasser à un futur acidulé et de manquer cruellement d’expérience — ou de savoir faire, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Comment vous expliquer ? C’est un peu comme si j’avais vécu dans un cocon pendant des décennies et que, maintenant, il me fallait tout apprendre et, en quelque sorte, rattraper le temps perdu.

Si j’avais su… Avec des si… me direz-vous. N’empêche que, plus jeune, si j’avais reconnu et assumé ce que mon « être profond » pressentait bon pour moi, ma vie serait sans doute différente à l’heure qu’il est. Par exemple, je ne me serais pas engager dans cette voie professionnelle qu’est le commerce. Je ne suis pas commerçant : je ne sais déjà pas aborder les gens, alors leur vendre quelque chose !
Et puis j’aurais assumé mon homosexualité bien plus tôt. Si j’avais eu le cran — ou les ressources suffisantes pour — d’être moi-même, plutôt que celui de m’inventer une vie qui plaise aux autres. Car toutes ces années je n’ai souhaiter qu’une chose : être accepté par les autres pour me sentir comme les autres. Pendant des années j’ai refusé mon individualité, j’ai nié ma personnalité, je suis devenu ce qu’on voulait que je devienne.

Et puis, il y a 10 ans, poussé à cela par la dépression qui me rongeait, j’ai pris (ou j’ai cru prendre) la décision de regarder la vie en face. J’ai pensé me remettre en question et accepter de me révéler. J’ai eu l’impression de prendre les choses en main. Mais je n’ai fait que reprendre pied car aujourd’hui, finalement, peu de choses ont changé.

Je travaille toujours dans ce domaine que je déteste définitivement, fait d’hypocrisie, et de futilité, centré sur lui-même et qui cherche désespérément des moyens de se renouveler. Et même si je ne me cache plus de mon homosexualité, le dialogue reste compliqué avec mes parents par exemple. Dans la rue, par exemple, je ne suis pas pleinement moi-même ; face aux autres je maintiens cette sorte de distance polie face à cette sexualité marginale. Je n’impose pas mes choix, je demande à ce que les autres les acceptent. J’attends d’eux la permission d’être moi… la permission de vivre ?

Alors qu’en est-il de mon futur acidulé ? De mes rêves de faire « autre chose », « ailleurs », « autrement » ? Plus le temps passe et plus je me dis que c’est le moment de passer à l’action ! D’enfin oser me lancer, de larguer les amarres de cette « ancienne » vie, d’être celui que j’ai toujours été, mais qui, pour l’instant encore, se cache derrière le masque de grand dadais qu’il s’est fabriqué.

La question maintenant n’est pas tellement de savoir comment m’y prendre, car aucun plan ne me sécurisera jamais. Non, la question essentielle est quand ? Quand faire enfin ce premier pas ?

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#151 – Identique mais différent

De toutes les bizarreries que compte la Nature, Gilles me présentait un jour celle qui, je crois, allait le plus m’interpeller dans ma courte existence.
Il avait un sexe courbe. Pas un peu tordu ou un peu penché dans une direction plutôt qu’une autre. Non, son pénis formait vraiment un arc de cercle partant de son pubis et remontant vers son nombril —  lorsqu’il était en érection bien sûr. Ça ressemblait à l’anse d’un mug ou à une poignée sur laquelle il aurait suffit de tirer pour que cette partie de son corps s’ouvre.
J’avoue que la première fois que je l’ai vu nu j’ai été assez déconcerté par cette forme inhabituelle. J’en étais presque à me dire « mais qu’est ce que c’est que ce truc ? » et, comme chacun le sait, le pénis représentant l’incarnation d’un homme tout entier, j’en arrivais à me dire « mais qu’est ce que c’est que ce mec ? ». Pourtant, quoique déstabilisante, je trouvais cette curiosité assez drôle.

Gilles en revanche complexait énormément. Avoir un engin qui présentait une telle difformité dans les moments mêmes où ledit engin aurait dû se dresser droit comme un étendard, fier et vigoureux, le gênait beaucoup. A tel point qu’il avait une vie sexuelle — voire amoureuse — chaotique et pas du tout à la hauteur de son physique, pour le reste très avantageux. Consciemment il fuyait les autres hommes de peur d’essuyer moqueries ou refus. Techniquement pourtant tout fonctionnait bien. Il avait développé une souplesse rare, et un peu d’imagination permettait à son partenaire de tirer profit de l étrange forme de sa verge.

Je me suis étonné que Gilles se soit si fortement crispé autour de cette surprenante apparence qui ne remettait pas en cause ni sa beauté, ni sa capacité à prendre et à donner du plaisir. Mais en réalité, cette peur de l’autre et ce complexe qui s’étaient enracinés en lui, provenaient simplement du fait qu’il se voyait différent des autres. Et que le simple fait d’être différent rend plus fragile parce que l’on devient tout à coup seul contre tous. Quoi de plus difficile pour un garçon, dont on sait que l’appareil génital est la partie la plus importante de son corps, d’assumer que ce fameux zizi ait une apparence différente de celle des autres dits « normaux » ?   Bien que cela ne change rien à son fonctionnement, il est compliqué d’accepter qu’il puisse en aller autrement que pour les autres.
J’ose un parallèle hardi, mais je pense que c’est un peu la même chose quand on découvre son homosexualité : bien que cela ne change rien à sa capacité d’aimer, il est toujours compliqué — pour soi — d’accepter que l’on puisse exprimer cette aptitude différemment.

La norme nous rassurerait-elle ?

 

#150 – Le Rendez-vous

Le début de l’histoire est ici.

Moi qui fantasmais depuis que nous étions arrivés dans le restaurant, j’entrevoyais maintenant de façon violente — j’allais même dire obscène —  la possibilité que Bastien ne soit pas l’hétéro de base que j’avais imaginé. Evidemment, avec le recul je me disais que je l’avais toujours su, mais c’était facile à dire et, présentement, lorsque j’ai senti son pied remonter le long de mes jambes, j’ai éprouvé une confusion et un malaise intenses. Tout d’abord parce que sa femme dînait avec nous et que je trouvais qu’il avait particulièrement mal choisi son moment pour me faire savoir que je ne le laissais pas indifférent, et aussi parce que je considérais qu’il était terriblement inconvenant de se faire du pied sous la table. Je rêvais de fougue et de passion mais j’imaginais aussi une espèce de déclaration emprunte de romantisme et de tendresse, quelque chose d’un peu maladroit et de touchant. Enfin, le fait que Régis fut assis à ma droite, débordant d’attention pour moi, me dérangeait. Aussi je décidais de quitter la scène et je me levais d’un bond, prétextant un besoin subit d’aller aux toilettes. Je m’attendais plus ou moins à ce que Bastien m’y rejoigne mais il n’en fut rien. Je revins m asseoir quelques minutes plus tard et la soirée se poursuivit sans qu’il ne fut plus question d’aucun contact physique entre Bastien et moi. Je passais le reste de la nuit chez Régis.

Les jours passaient et je n’avais pas de nouvelles de Bastien si bien que je commençais à me demander de qui il s’était moqué, au fond, en agissant de la sorte. Régis était toujours aussi collant mais cette fois je lui donnais le change car j’étais en colère après Bastien. L’instant d’après je m’en voulais atrocement, estimant que je n’aurais pas du l’éconduire en me  levant précipitamment comme si javais été hostile à une relation intime avec lui. J’imaginais un complot pour me ridiculiser. Une sorte de haine contre les homos ou je ne sais quel délire….

Finalement Bastien m’appela une semaine après l’épisode du restaurant. Il ne se montra pas du tout désinvolte comme je le craignais et me proposa sans détour de nous retrouver chez lui avant qu’il parte à l’étranger pour un reportage photo. J’acceptais, comptant bien n’y réfléchir qu’après coup. Le rendez-vous était fixé à l’après midi même. J’étais terriblement nerveux bien sûr et surtout je ne savais pas quoi penser de son attitude ni de la mienne. J’avais le sentiment de n’être honnête ni avec moi même ni avec ce pauvre Régis.  Bastien vint m’accueillir en peignoir sur le pas de la porte. Je n’en menais pas large et lui ne se déparait pas de son sourire insondable. Il était magnifique, robuste et charmeur, sexy et convivial. Seule sa tenue me mettait mal à l’aise ; elle était trop explicite.
Très vite il ôta son vêtement en éponge et m’attira vers la chambre. Il attendait visiblement ce moment avec impatience et il me déshabilla avec nervosité. Ses gestes étaient brutaux et, bien que transporté de désir, je trouvais assez de lucidité pour regretter qu’il ne soit pas plus tendre. Comme l’autre jour au restaurant, j’étais heureux mais aussi déçu que Bastien n’agisse pas avec plus de douceur, qu’il ne se montre pas plus prévenant et je soupçonnais qu’il ne voie en moi que le moyen facile d’assouvir son attirance cachée pour les hommes. De fait, notre échange amoureux fut plutôt bestial et la fougue un peu trop violente du jeune homme me fit me recroqueviller sur moi-même. Il ne m’embrassa pratiquement pas, ne chercha pas à me faire plaisir, ne se posa même pas la question de ce que je ressentais. Il voulait juste satisfaire son envie de sexe, combler son manque ou peut-être réaliser son fantasme.
Je me sentais mal aimé ou, pire, pas aimé.

Bastien se retourna vers moi après avoir joui et s’être allongé sur le lit. Des gouttes de sueur perlaient sur son front blanc. Il me caressa le torse et ce fût le seul moment où je pu trouver une raison d’être à tout ça. Ma présence ici, ma joie de le revoir, mon désir pour lui, ma trahison envers Régis. Tout ça valait le coup soudainement, juste parce qu’il avait ce geste, cet égard envers moi. J’avais envie de lui parler de sa femme, de ses sentiments, de ses intentions, mais je me retenais de le faire, songeant que ce ne serait pas opportun et que je gâcherais tout en agissant de la sorte. Ne voulant pas plomber ce moment que j’avais tant espéré, je me contentais de le regarder en affichant un sourire malgré tout un peu crispé. Lui ne souriait pas non plus et ça lui donnait un air presque dramatique, très proche du romantisme dont j’avais rêvé. J’avais l’impression qu’il essayait de réfléchir profondément, de lire en moi ou de trouver la bonne façon de me dire les choses.
Tout doucement, tout en me caressant encore, il me dit : « Tu ne devrais pas trop traîner, ma femme ne va pas tarder. »
Sans répondre, je détournais mon regard et me levais.

A suivre…

#146 – Bien au-delà du sexe

Paul n’aurait pas pu se douter que sa vie allait basculer à ce point lorsqu’il vit pour la première fois Nathan entrer dans son bureau.
Il s’agissait pour ce Chef d’entreprise respectable et respecté, de mener un entretien de recrutement, tout ce qu’il y avait de plus habituel. Il lui fallait trouver un commercial en CDD en remplacement de Mélanie – une de ses meilleures vendeuses –, partie en congé maternité. Installée en Moselle, sa petite société de cosmétiques tournait somme toute assez bien. Ce n’était plus l’euphorie depuis plusieurs années, mais les clients lui étaient restés fidèles et les commandes continuaient à assurer la subsistance de la boîte et donc, de ses salariés. Vingt personnes tout au plus.

Ce matin-là, donc, Paul recevait Nathan, sélectionné sur CV. Il vit entrer un jeune homme fringant, d’à peine vingt-cinq ans. Paul se dit immédiatement qu’il vieillissait et que ce garçon aurait pu être son fils. La cinquantaine et le cheveu grisonnant, Paul avait deux filles, âgées de seize et vingt ans. Il les avait eues de sa première femme, Annie, dont il s’était séparé il y a dix ans. Il avait, depuis, refait sa vie avec Béatrice. Il trouva Nathan très sympathique dès qu’il le vit entrer. Il n’avait pas encore parlé avec lui, mais il avait déjà décidé de l’embaucher. « Quelque chose » en Paul avait décidé de l’embaucher…

L’entretien se déroula de façon assez classique bien qu’inhabituellement décontractée. Nathan donnait l’impression de ne pas avoir besoin de ce job et Paul donnait le sentiment de ne pas avoir besoin d’un nouveau collaborateur. Pourtant tous deux semblaient avoir envie de travailler ensemble. Paul regardait Nathan avec une acuité dont il ne faisait pas forcément preuve d’ordinaire. Il le dévisageait. Nathan était blond. Ses yeux bleus, très pâles, s’harmonisaient parfaitement à son teint clair et à la finesse de ses traits. Elancé, il était plutôt mince, voire maigre, mais se tenait bien droit sur sa chaise malgré sa taille imposante. Il souriait et semblait parler avec les yeux. Son corps aussi exprimait son envie de travailler avec Paul. Il s’avançait vers son interlocuteur, se risquait même à  poser ses mains sur le bureau. Ses gestes étaient souples et décontractés. Son nez bougeait légèrement quand il parlait et cela amusait Paul. Ses dents blanches apparaissaient à chaque phrase et adoucissaient les contours de son visage. Ce garçon impressionnait Paul et les mains du jeune homme, qui malaxaient l’air, hypnotisaient le quinquagénaire. Sans comprendre pourquoi, Paul se retrouvait tout à coup fasciné par cet inconnu qu’il avait pourtant le sentiment de connaître depuis toujours.

Très troublé mais aussi très emballé par cet entretien, Paul décréta que son instinct lui envoyait un message fort et qu’il fallait absolument que Nathan intègre son équipe. Ce fut chose faite la semaine qui suivit.
Paul prit en charge le jeune Nathan à son arrivée. Il le présenta à l’équipe et entreprit de le former. Il le prit sous son aile, de sorte que, en réalité, il puisse passer beaucoup de temps avec lui. Paul était stupéfait par sa propre attitude. Il n’avait jamais montré autant d’intérêt pour un de ses collaborateurs et le fait de vouloir passer autant de temps avec cette nouvelle recrue le rendait perplexe.
Pour autant, il n’osait pas en parler, ni à sa femme, ni à ses collègues les plus proches. Il essayait même de ne pas trop y penser… Mais la situation s’imposait à lui : il ressentait une attirance étrange pour cet homme !

Paul n’était pas homosexuel. Jamais il n’avait ressenti d’attirance physique pour un homme. Savoir cela le rassurait quant à sa relation avec Nathan. Il ne pouvait pas s’agir d’autre chose que d’un intérêt purement professionnel. De cela Paul voulait se persuader. Pourtant il se surprenait parfois à observer Nathan avec un drôle de regard. Un mélange de bienveillance et de gourmandise. Une envie forte et inexplicable de le prendre dans ses bras. Une sorte de courant émotionnel qui le poussait vers le jeune homme. Et Nathan semblait répondre à ce stimulus surprenant. Il recherchait la présence de Paul et se montrait toujours très attentif aux conseils de son boss. Il ne rechignait pas à la tâche et il était toujours prévenant. Ce qui en temps ordinaire l’aurait fait passer aux yeux de Paul pour un fayot, le rendait finalement fort sympathique. Paul était d’une certaine manière flatté par les attentions de son poulain et il appréciait grandement que Nathan ait pu penser à lui.

Ce  fut ce rêve que fit Paul une nuit qui déclencha tout le reste. Dans son sommeil il se vit faire l’amour avec Nathan. Il n’avait jamais fait ce genre de rêve auparavant. Il se réveilla très affecté par ce songe. Il ne pouvait pas l’évacuer de son esprit et la journée qui suivit fut atroce. En regardant Nathan dans le bureau d’en face, il voyait leurs deux corps l’un contre l’autre, leurs bouches unies et ses lèvres sur le sexe gonflé de cet homme, cherchant à lui donner du plaisir. A sa grande surprise, ces images ne le dégoûtaient pas. Au contraire, elles éveillaient en lui un désir violent et une excitation puissante.

Paul lutta du mieux qu’il put contre cet élan sexuel auquel il ne se serait jamais attendu. Son comportement s’en ressentait. Il devenait taciturne, râlait et s’emportait pour un rien avec tout le monde. Tout le monde sauf Nathan… Avec lui, il était mielleux, timide, presque gêné. Il s’excusait tout le temps de le déranger ou de lui demander quelque chose. Il se rendait bien compte que son attitude était équivoque et qu’elle faisait naître de l’incompréhension dans le reste de son équipe.

Aussi, n’y tenant plus, il décida qu’il fallait qu’il tente le tout pour le tout. Il s’arrangea pour que Nathan et lui se retrouvent seuls au bureau un soir. Un dossier à étudier lui servit de prétexte. Paul était au comble de la peur, partagé entre le besoin d’y voir clair dans ses sentiments et conscient qu’il faisait peut-être une erreur qui lui serait fatale. Après quelques minutes de travail apparemment sérieux, Paul s’approcha de Nathan et, plutôt que de poser sa main sur la cuisse du jeune homme – comme il l’avait prévu dans son scénario répété 100 fois –, il décida de lui dire ouvertement ce qu’il ressentait. Il fut assez maladroit, cherchant ses mots et rougissant au point de sentir le feu brûler son visage. Nathan se montra compréhensif. Il sourit délicatement, comme à son habitude, se leva de sa chaise, et vint poser ses lèvres sur celles de son patron. Fou de terreur, Paul entoura Nathan de ses bras puissants et l’embrassa fougueusement.  Il enfouit sa tête dans les épaules du jeune homme de 25 ans son cadet et commença à le caresser nerveusement. Nathan se laissa faire.  Paul était si excité qu’il avait envie d’arracher ses vêtements et ceux de son collaborateur. Il ressentait une brûlure dans tout le corps et son sexe était si tendu qu’il en éprouvait une douleur dans le bas ventre. Il n’était plus mû que par la pulsion qui le dévorait et qui avait pris corps ce soir.
Ne sachant pas comment faire l’amour à un garçon, Paul se laissa conduire et le plaisir qu’il ressentit entre les mains de Nathan le marqua profondément. Comment un homme pouvait-il se montrer si tendre, si doux, si excitant, tout étant si ferme, si puissant et si violent ? C’était tellement différent d’avec sa femme. Jamais il n’aurait pu croire qu’il y prendrait du plaisir… ! Et pourtant c’était bien le cas. A moins qu’il ne fut sous l’influence d’une libido débordante et inhabituelle ? Il était sur des charbons ardents depuis tant de jours et de nuits qu’il atteignit rapidement le point culminant de son plaisir. Les deux hommes restèrent un long moment allongés à même le sol dans ce bureau sordide, soudainement glacial.
Ils étaient allongés au milieu de leurs vêtements, sur le sofa qui ne servait jamais et qui prenait beaucoup de place dans le bureau de Paul. L’homme mûr laissait maintenant traîner ses yeux autour de lui, Nathan couché contre son flanc, et son regard s’arrêta sur les photos de famille qui trônaient à côté de son ordinateur. Il ressentit tout à coup un violent vague à l’âme et un vide immense s’empara de lui.

Il était à la fois heureux de serrer dans ses bras celui qu’il était certain de désirer profondément, bien au-delà du sexe. Il savait désormais que ce qu’ils venaient de faire n’était finalement que l’expression d’une force surnaturelle qui les avaient poussé l’un vers l’autre. Il n’avait pas pu y résister et pour rien au monde il ne regrettait d’avoir céder à ses instincts. Paul avait toujours été un homme éveillé, capable de prendre du recul et de se remettre en question mais cette fois le chamboulement était inouï. Ça le dépassait en tout point et en voyant la photo de sa femme et de ses filles, il se demanda comment il allait leurs faire comprendre ce qu’il venait de découvrir sur lui-même…

#142 – Les phares sur le boulevard

Jo fait les cent pas sur le boulevard. Sur ce trottoir il y a son emplacement — 4 mètres de long. Ce n’est pas lui qui l’a choisi. C’est celui qui l’a mis là, en 2007 qui s’est occupé de lui fournir une place et qui l’a sommé de ne plus en bouger. Ça fait plus de cinq ans que Jo fait le tapin sur ce boulevard interminable qui voit passer chaque jour des centaines et des centaines de véhicules de tout genre.

Jo travaille essentiellement e nuit. Ceux qui travaillent la journée ne viennent pas du même coin que lui. Et entre eux ils ont peu de contact. Parfois il y a aussi des nanas qui viennent tapiner ici, mais c’est plus rare. Elles ne sont pas les bienvenues et elle ne se font pratiquement aucun client. Ici c’est le coin des mecs et des travelos.

Jo regarde passer les phares et les vitres teintées et laissent les regards traîner sur lui. C’est le début de la salissure tous ces yeux qui se posent sur son corps et le regardent comme un gadget sexuel, un objet de désir, une pièce de viande soumise et docile — une pièce de viande morte en quelque sorte.  Plus tard ce seront les mains qui se baladeront sur lui, qui iront fouiller son intimité et mettre à mal sa pudeur. Des mains obscènes et pathétiques qui essaieront de lui voler un peu de chaleur. Mais Jo ne leur en donnera pas. Il ne veut pas, pas de cette façon, pas contre de l’argent. Certains voudront l’embrasser et d’autres lui demanderont de ne pas les regarder. Certains lui proposeront des scénarii extravagants et d’autres seront si indécis qu’il ne se passera rien. La plupart du temps on restera dans la voiture, ce sera vite fait, un peu plus loin dans une rue parallèle. Les phares des autres continueront à glisser dans les rétros et une fois la passe terminée, Jo repartira à pied jusqu’à son bout de trottoir pour attendre le prochain.
Jo n’a pas peur. Ou plutôt il n’a plus peur. Il en a tellement vu et tellement subi. Au début, il pensait qu’il pourrait se débarrasser de ces hommes qui voulaient exploiter la seule chose qu’il possédait : son corps. Mais ses maquereaux le tabassaient pour lui enlever toute envie de s’enfuir. Ils lui faisaient subir les pires tortures tout en faisant bien attention de ne pas trop l’abîmer pour qu’il puisse continuer à appâter les clients. Ils le menaçaient aussi de faire du mal à sa famille, restée au pays, s’il ne leurs obéissait pas  et ça, Jo ne pouvait pas le supporter.
Jo n’avait pas le choix.

En arrivant à Paris, il rêvait de rencontrer un Homme Charmant qui l’aurait aidé à payer ses dettes au passeur et qui l’aurait aimé pour ce qu’il était : un réfugié de l’Amour. Mais ça ne marche pas comme ça. Contrairement à ce qu’on lui avait fait croire, les gay français ne courent pas après les paumés comme lui. Surtout pas quand on est à Paris, surtout pas quand ne parle pas le français. Et maintenant qu’il se prostitue, qui voudra encore de lui ? Il faudrait être fou pour braver les proxénètes qui disposent de son corps.

Alors Jo fait contre mauvaise fortune bon cœur et se dit que, peut-être un de ces jours parmi ces dizaines de clients, perdus comme lui, il y en aura un, un jour, pour parler un peu avec lui et découvrir tout ce qu’il a à donner. En attendant il grappille un peu d’argent, sur les passes dont il reverse l’argent à ses souteneurs, pour l’envoyer à sa famille. Sa mère et son père sont si fiers de leur fils qui travaille en France. Il ne veut pas les décevoir autant qu’il se déçoit.

#138 – Les poils qui poussent

L’adolescence  : cette période affreuse qui traumatise chacun d’entre nous. C’est une véritable révolution, tant physique que mentale, qui s’opère lors de ce cours (en principe) laps de temps. C’est aussi le moment de la découverte de la sexualité, des premiers émois, des premières confrontations avec les autres — sur le plan amoureux notamment. C’est le temps de la découverte de soi et des autres, la période des « petites copines » et des rendez vous un peu foireux.

Pour moi l’adolescence n’a pas été plus simple que pour les autres. En plus de tout le reste, ou au milieu de tout le reste, il me fallait gérer une attirance pour les garçons quelque peu déroutante ! Même s’il me semblait savoir depuis un moment déjà que j’avais cette attirance pour les personnes du même sexe que moi, je n’en mesurais pas vraiment les conséquences ni les contours précis. Je savais qu’il y avait quelque chose de « différent » mais sans vraiment réussir à le transposer dans ma vie de tous les jours. C’était en moi mais « ça » n’interférait pas avec l’extérieur. « Ça » pouvait donc continuer à vivre en moi sans que « ça » me pose de problèmes.

Lorsque ma sexualité s’est réellement ébranlée,  les choses sont devenues tout autre. Déjà parce que mes camarades, aussi, passaient le cap de la puberté. Des poils leur poussaient sur le visage, leur voix muait et leur tempérament d’enfant disparaissait peu à peu pour laisser la place à des embryons d’hommes. Ils étaient tous plus excités les uns que les autres. Leurs blagues, leurs rebuffades, leurs jeux ou leurs défis, tournaient tous autour du sexe. Ils apprenaient à canaliser cette poussée d’hormones. Ils devenaient, de fait, plus attirants et moi …je me sentais de plus en plus attiré par eux, ce qui ne manquait pas de se voir — du moins je le suppose. Mes émois étaient sans doute de plus en plus difficiles à cacher et la notion de plaisir sexuel qui naissait en moi ne faisait qu’ajouter à mon trouble grandissant.

J’étais terriblement frustré de ne pas pouvoir moi aussi vivre d’expérience sexuelle — ou à défaut amoureuse –, même si je suis convaincu que très peu de mes camarades de l’époque avaient réellement franchi le pas (avec une fille). Beaucoup de paroles mais pas beaucoup d’actes. Toujours est il que plus je les écoutais raconter leurs aventures et/ou fantasmes, plus je redoutais le fait de devoir moi aussi passer à l’acte. D’autant que chacun d’entre eux s’était, à l’écouter, acoquiner à une fille de la classe ou de la classe voisine. Mon imagination me faisait donc entrevoir la possibilité de m’aventurer dans les bras d’un camarade de classe.

C’était pour moi, bien sûr, absolument impensable ! Et c’est pour ça, sans doute, qu’il m’a fallu faire mes premières expériences dans des bras inconnus.
J’imagine qu’avoir un « petit copain » au collège ou au lycée, sortir ensemble, aller voir un film, flirter et se présenter à nos parents respectifs, aurait sans doute donné à ma vie une toute autre direction. Pour autant je considère avec le recul que je ne m’en suis pas trop mal sorti. Bien que le contre coup de cette frustration d’adolescence se soit fait jour bien plus tard, aujourd’hui je peux m’estimer assez fier d’avoir pu m’assumer, me comprendre et m’accepter. Et finalement, la fin de l’adolescence est peut-être le moment où l’on parvient enfin à s’accepter ?
Autant dire, dans ce cas, qu’elle peut durer longtemps…

#127 – Think Different

Ce que nous trouvons beau ou plaisant ne l’est en réalité que pour nous, vis à vis de notre propre échelle de valeurs, de nos critères d’appréciation personnels. Chacun le sait, la beauté est subjective et tous les goûts sont dans la nature. Forts de ce constat nous n’avons plus qu’à garder pour nous nos jugements, qu’ils soient positifs ou négatifs d’ailleurs. Pourtant certains persistent à vouloir nous faire adopter les mêmes opinions qu’eux.

Ce n’est pas grave, mais ce qui me gêne parfois c’est que nous adhérons en masse — et moi le premier — à ces opinions que nous finissons par croire comme étant les nôtres. Nous perdons notre libre arbitre au profit de maîtres à penser dont le seul objectif est de nous fourguer leur camelote. Quel que soit le domaine, nous sommes conditionnés pour aimer les mêmes choses. Notre pensée devient unique et nous ne nous en rendons pas compte.

Nous lisons, écoutons, mangeons, admirons, portons la même chose. Au final nous vivons tous les mêmes vies, nous faisons les mêmes rêves et nous finissons par devenir tous les mêmes. Qui a dit des moutons ? Indubitablement nous nous normalisons, nous nous faisons formater. Nous perdons notre originalité qui, dans un monde parfait, ferait de nous des individu(alité)s bien défini(e)s.
Alors quoi faire pour être soi sans être contre les autres ? Pour être unique sans être seul ?

Pour moi, une des conditions absolues est de ne plus avoir peur de faire ses propres expériences, et tant pis si elles vont à l’opposé des sentiers battus. Essayer de penser différemment (pour reprendre le fameux think different  d’une « i-marque » précisément spécialisée dans le conditionnement de masse…) est une façon d’avancer vraiment, en se trompant ou en se découvrant. En se mettant en danger aussi, pour en sortir put-être grandi….

J’ai dû le faire quand j’ai compris mon homosexualité. Pour le coup, j’étais obligé de modifier ma façon de penser, d’aller à l’encontre des schémas et des croyances prêtes à consommer dont on m’avait nourri.  Je n’avais pas le choix car sinon je renonçais à ma propre personnalité, j’allais « à l’envers de moi-même » et ce n’était pas tenable.
Au début, je ne pouvais pas imaginer ce genre de vie. Un homme avec un homme n’était pas concevable. Éventuellement chez les autres mais pas pour moi… Ce n’était pas facile à cette période ;  c’était même très difficile de gérer ce conflit intérieur permanent. Une guerre civile se jouait dans mon être à chaque instant, sans aucun répit !
Il m’a fallut beaucoup de temps, et de peine, avant d’oser lâcher le bord, avant d’oser me lancer dans ma propre vie, ma propre interprétation de l’homosexualité. Je devais faire ce travail de « penser différemment »…  à l’opposé des codes qu’on m’avait inculqués ? Eh bien … non, pas tant que ça en fait !  Aussi bizarre et paradoxal que ça puisse paraître, ces fameuses « bases » éducationnelles m’ont servi. Il m’en est resté, dans le cas précis de ma vie amoureuse, une certaine vision du couple, de la fidélité et de la loyauté. Une farouche volonté de m’intégrer, d’avoir une vie sociale ouverte et de m’épanouir dans la stabilité d’une relation longue.

Malgré ça, je suis toujours un mouton qui mange, écoute, voit, porte, lit… la même chose que tout le monde. Pourtant je me sens un tout petit peu différent car je garde en moi le souvenir de ce moment où j’ai réussi à me détacher des codes et des idées toutes faites. Il m’arrive parfois de m’engager sur des chemins de traverses — persuadé que la route qu’on m’impose n’est pas la bonne — mais je m’y prends assez mal et, très vite, je pars « contre » les autres plutôt que partir « avec moi » sans me soucier des autres… En clair, j’agis plus par opposition à un système que par réel désire de suivre mes propres envies, mes propres idées. Suivre ces idées… c’est tentant sur le papier.  En ce qui me concerne, je l’ai déjà fait une fois et j’ai survécu. Et nous sommes des millions à l’avoir fait au moins une fois !
Alors pourquoi ne pas recommencer ?