#245 – Lâcher le bord

Pourquoi ne parvins-je pas à lâcher le bord ? Laisser-tomber, cesser de m’agripper, une façon de céder en quelque sorte ? J’ai pourtant fait l’expérience, déjà, d’un lâcher prise salutaire. Quand pour la première fois j’ai osé ouvrir la main pour quitter le bord — plus ou moins rassurant — du bassin à la piscine, et que je me suis rendu compte par moi-même que je pouvais flotter, nager, en un mot : survivre. Cela sous-tendait bien sûr un certain degré d’autonomie, un peu de débrouillardise et une touche de self-control… rien qui ne soit pas à la portée d’un être moyennement doué, comme moi. Mais quelle sensation ! La liberté sous toutes ses formes : ne plus être pieds et poings liés, attaché à une bordure qui paralyse plus qu’elle ne sécurise ; pouvoir choisir l’endroit vers lequel me diriger ; expérimenter pleinement l’eau qui porte mon corps ;  ne plus avoir peur de la piscine, de l’environnement, des autres, de l’eau, du bruit, des sensations…

Je trouve cet exemple représentatif de ce que je ressens dans ma vie en ce moment. Je réalise qu’il y a trop de (belles) choses que je ne pourrai jamais faire si je ne me décide pas, un jour, à lâcher le bord. Ce cadre, ce côté faussement tranquilisant (mais qu’au fond de moi je sais être un leurre) d’une vie qui ne serait pas la mienne en fin de compte et que, par conséquent, je refuserais de vivre. Je tente de me persuader que ma vie est accomplie alors qu’elle n’a même pas débuté ! Ce bord là, c’est la voie, le rail, l’existence qu’On choisit pour moi, c’est ce qu’On veut me faire faire, ce qu’On exige de moi, ce qu’On estime bon ou mauvais, utile ou pas, sans que je, combien même je serais le principal concerné, n’ai quoi que ce soit à en dire. Ce que j’exprime maintenant peut paraître extrême ou incroyable et pourtant c’est bien la réalité.

Il me semble que la vie que nous menons, pour la majorité d’entre nous, est un accord tacite avec le pire. Nous consacrons toute notre énergie, toute notre conviction, toute notre foi à être ce qu’on attend de nous. On nous enchaîne, nous conditionne, nous met en boîte (avec une etiquette) sans que nous trouvions rien à redire. Nous sommes piégés, estimant que le seul moyen de survivre est d’accepter ce contrat — oserais-je dire ce chantage ? — qu’On nous impose et que je résumerais ainsi : « si tu fais ce que le système exige de toi, il fera en sorte de te maintenir dépendant de lui. Pour cela, il te fera croire en des valeurs et des objets de pacotille, qu’il te présentera comme essentiels, sans jamais te donner les moyens de les posséder ». Ainsi, mais peut-etre suis je le seul dans ce cas, ai-je le sentiment de donner le meilleur de mes compétences sans jamais en obtenir quoique ce soit en échange, car tout ce qu’on me fait prendre pour nécessaire est inaccessible avec le peu que l’on me donne. Visualisez vous la carotte et le bâton ?

Nous percevons un salaire ! dirons certains. Mais à bien y réfléchir qu’elle est la valeur de cette rétribution au final ? Un salaire dont le système nous ponctionne en permanence une bonne partie pour la redistribuer on ne sait comment, on ne sait à qui, en nous faisant croire que c’est pour le bien de tous et que c’est un devoir. Autrement dit, On nous explique qu’une partie de notre travail (de notre vie, du meilleur de nous mêmes) appartient à tout le monde, à la Société, à une vague idée de Communauté…

Ce que je trouve monstrueux, par dessus tout, c’est que pour nous maintenir prisonniers de ce système, On entretient en nous la peur incommensurable de la perte ; perte de notre rôle et de notre place dans la Société, de nos biens (dont on sait maintenant qu’ils ne sont que des morceaux de verre brillants), de notre dignité, voire de notre vie… On noircit le tableau jusqu’à nous laisser penser que sortir du système c’est mourir à coup sûr. Qu’il vaut mieux, d’une part, continuer à donner le meilleur de nous pour rien et, d’autre part, qu’il est normal que notre vie ne nous appartienne pas tout à fait.

Combien de temps encore vais-je accepter de croire à ce marché de dupe dont je suis le principal instigateur. Car finalement celui qui fait fonctionner le système c’est bien moi. En donnant, j’entretiens la machine, j’apporte de l’eau au moulin. Mes miroirs aux allouettes me font prendre les miettes que l’on me laisse pour de la reconnaissance ou un enrichissement personnel. Une façon de « gagner sa vie » comme on me l’a appris petit mais en oubliant de dire que les règles étaient mauvaises et que je n’avais aucune chance de « gagner » quoi que ce soit…

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