#231 – Bobo gay

Il s’est assis dans l’angle, la table la plus en vue, celle qu’on voit immanquablement quand on entre dans le restaurant. Il est satisfait d’avoir mis sa tenue ‘sportswear‘, elle lui donne un air tellement décontracté ; et sportif aussi. Esthète accessible, voilà ce qui le caractérise. Bien plus conscient de l’importance de se maintenir en forme que tous ces parigots qui brûlent la chandelle par les deux bouts, lui, il est sain. Et puis il est resté si jeune et dans le coup… du moins c’est ce que ses vêtements cool laissent à deviner, et qu’importent les cheveux blancs !

En face, son faire valoir tourne le dos aux autres clients qui entrent pour se restaurer eux aussi, dans ce minuscule japonnais de la rue F. Un homme aux cheveux courts, très bruns, la coupe nette. Des épaules solides sous une veste de survêt’ Adidas. Notre esthète se rengorge en constatant que le couple de garçons — délicieuse coïncidence — qui s’installe à la table voisine, n’a d’yeux que pour ce joli garçon qui l’accompagne. Quel plaisir de constater que son mec, sa possession, fait se trémousser les petits pédés, tellement quelconques, de la Capitale.

Le véritable show peut alors commencer, le public est arrivé.
__ Tu vois, le nouveau lit sera comme ça ! s’écrit le m’as-tu-vu en brandissant son IPhone sous les yeux de son coverboy à la moue dubitative. Il agite le téléphone sous les yeux de son interlocuteur tout en l’inclinant nonchalamment vers les garçons de la table d’à côté, qui n’ont pas pu s’empêcher de tourner leur regard vers lui à l’audition des ses cris d’orfraie. Il se dandine pour s’assurer que le rendu sur le minuscule écran est à la hauteur de son annonce quasi publique. L’autre viril semble s’en contreficher mais qu’à cela ne tienne, le message n’est pas tant pour lui que pour cette assistance encore vierge venue s’installer à côté de lui.

Quand deux amies le rejoignent, le petit groupe s’agite encore davantage. Enfin surtout lui, cette grande perche un peu grassouillette qui cache son embonpoint sous un sweat-shirt trop grand et trop bariolé. Il joue des baguettes mais parle tant qu’il en oublie de manger. « J’ai vu tel film, et lu tel livre… » succède à « J’ai fait tel voyage » et « je prévois de faire tel autre ». Rien que des destinations pour parisien faussement aisé. Les îles grecques, Londres, Berlin, Barcelone… il n’en finit plus de réciter la liste des coins les plus courus d’Europe, là où le Marais débarque à longueur d’année par charters entiers. Il a un mot pour chaque population de chaque pays qu’il évoque. Aucun n’arrive à le contenter : Monsieur est difficile. Et le pire des individus, sans hésiter, est bien le Français : d’après lui sale et irrespectueux. Il en dépeint un tel tableau… mais nous sommes sauvés : il relève le niveau.
Entre autre absurdités, il évoque avec presque tout le restaurant (tant il parle fort), ses « trouvailles shopping » toutes plus ridicules les unes que les autres. Son chez lui doit sans doute être rempli de gadgets… et l’auditoire d’apprendre au passage que dans son appartement « c’est impératif que ce soit toujours nickel ». On l’a échappée belle. Puis il « nous » parle de ses dons pour les langues étrangères. Figurez-vous qu’il a même sympathisé avec un couple d’Allemands, attablés eux aussi à côté de lui l’autre soir, et terriblement désolés de l’état dans lequel ils découvraient Paris ! Décidément, les soirs se suivent et se ressemblent.

Devant une telle éloquence, on ne peut que se demander ce qu’un tel personnage fait en compagnie de gens à l’apparence si ordinaire, dans un restaurant tout ce qu’il y a de plus simple ? Et quand enfin arrive le bouquet final, on comprend qu’il y a mal donne :
__ On va rentrer à la maison pour regarder les « twelve points » (entendez, le concours Eurovision de la Chanson), lance-t-il avec un regard entendu à l’autre brun, tellement ténébreux qu’il n’a pratiquement rien dit de tout le repas. Il faut dire que l’autre jacassait tellement…
__ C’est si rigolo !
Désormais, c’est devant sa télé qu’il va aller refaire le monde. Et son compagnon aussi potiche que musculeux devra ce soir s’extasier sur la plus kitsch des émissions de télé-crochet.

A son départ, tout en fanfare, mon ami et moi (le couple de garçons d’à côté) poussons un soupir de soulagement. Nous ricanons un peu tout en évitant de faire trop de commentaires. Car nous rions jaune.
En y réfléchissant, il nous semble subitement que nous aurions pu être lui : prétentieux et imbuvables, aigris et consommateurs nigauds à outrance, parisiens et dédaigneux…

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