#226 – Les étés

J’ai dans mes souvenirs des étés caniculaires.
J’ai douze ou treize ans et nous habitons une maison simple au milieu d’un lotissement, récent mais sans chichi, de la campagne picarde. Une sorte de réserve naturelle pour bonnes familles françaises.
Les copains sont tous partis en vacances, dans des lieux que je trouve exotiques : Grasse, Saint Raphaël, Biarritz… Dès leur départ je commence à compter les jours qui me séparent de leur retour. Pour autant quand ils rentreront il sera temps de penser à la rentrée des classes et donc, à la fin de l’été.

Dans ces après-midi amorphes, les distractions ne sont pas légion. Il n’y aurait donc pas beaucoup de choses à en dire. Pourtant je garde en mémoire une de ces brûlantes demi-journées.
Je me souviens de l’allée qui longe la maison. Là, le béton brut n’a pas encore été recouvert de carrelage par mon père, à la différence de la terrasse, lisse et fraîche. Quand je marche sur cette petite route faite pour nous-mêmes et large d’à peine un mètre, je sens la chaleur me griller la plante des pieds. Une sensation galvanisante parce qu’elle m’oblige à être sans cesse en mouvement pour ne pas ressentir la brûlure trop intensément. J’éprouve le picotement des petites aspérités émergeant du mélange solidifié gravier / ciment. Je revois les traces de taloche séchées dans le béton, tels des fossiles pris dans la roche. Parfois un petit caillou vient se glisser entre le sol et mon pied et ça fait un peu mal. Délicieusement mal ; je ne peux pas nier que je recherche ce contact épineux… A d’autres moments, des brins d’herbe rabougris, échappés de la dernière tonte se collent à ma peau, s’immisçant entre mes doigts de pied.
Le résultat de ces allers et venues sur ce sol brut : une voûte plantaire noire et poussiéreuse qu’il sera bien temps de laver ce soir avant le coucher (mais pas avant).

Puis, lassé de ce bout d’allée, je remonte dans ma chambre, encore un peu enfantine mais parsemée, de-ci de-là, de touches d’adolescence. A l’abri des persiennes closes je lis. J’entends au loin le bruit des engins agricoles, ou des tondeuses du voisinage, je ne sais pas bien faire la distinction. Un bruit de moteur en tout cas, diffus, léger, comme aplati par la chaleur. Lancinant, il me fait presque dormir, à moins que ce soit la lecture qui me fasse fondre dans le sommeil ?
Dans la pénombre je me délecte d’une histoire d’hommes préhistoriques contraints de se réfugier dans les arbres à la suite de pluies torrentielles qui ont totalement inondé la terre (sic)… Une histoire de la Bibliothèque Verte, celle des garçons, des aventuriers…

Je reste ainsi longtemps à bouquiner et surtout à rêvasser puis, quand vient l’heure du repas, je descends glisser mes pieds crado sous la table. Ensuite je vais arroser ma plantation : un petit cerisier, rejeton du grand et majestueux arbre (le seul d’ailleurs) imposant sa ramure au reste du jardin.
Enfin la chaleur s’échappe doucement vers la nuit. Une journée de plus vient de s’achever faite d’insouciance, de légèreté, d’un peu d’ennui mais aussi de petits plaisirs. Un été d’enfant dans un monde protégé.

Je ne peux plus ressentir ces émotions parce qu’elles n’avaient de sens qu’à l’instant où je les éprouvais. Le seul temps qui existe réellement est le présent, les autres ne sont que des illusions. Néanmoins, parfois, lorsque ces éclats de passé remontent à la surface, ils sont en tout point comparables à ces petits cailloux qui venaient se glisser entre le sol et mon pied nu. Ils font délicieusement mal…

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