#225 – La momie (Albert, la suite)

Je me rendais donc à la Préfecture de police de l’avenue, non sans une forte appréhension. Je me demandais avec anxiété si les policiers de ce matin avaient cru un traitre mot de ce que je leur avais raconté. Je me persuadais que non et qu’ils allaient m’attendre de pied ferme pour exiger de moi des explications quant à mes mensonges. Puis ils m’inculperaient pour fausse déclaration et non-assistance à personne en danger dans la mesure où j’avais failli à mon devoir de garde malade en ne protégeant pas Albert de cette agression aussi inexplicable que soudaine. J’imaginais aisément leur regard soupçonneux et la façon théâtrale qu’ils auraient de m’annoncer qu’ils avaient recoupé mes déclarations avec leur enquête et qu’ils avaient tout deviné. Mais deviné quoi au juste ? Que je draguais des inconnus le soir sur les bords de Seine ? Que j’aimais Bastien et que c’est pour cette raison que je l’avais appelé lui avant d’appeler les secours ? Que j’avais peut-être, sans le savoir, permis à un (ou une) criminel de faire un jeu des clés de notre appartement ?… En repensant à l’inscription bombée sur le mur du couloir, mon cœur se serra mais mon pincement fut de courte durée. Le flic à l’accueil m’appela et m’indiqua un bureau au fond d’un long corridor assez sombre.

J’arrivais au niveau de la porte grande ouverte. La pièce n’était pas lumineuse, et bien qu’il soit près de 11 heures, les néons au plafond étaient d’un grand secours. Il y avait peu de meubles mais beaucoup de désordre. Un bureau, deux chaises, un porte manteau avec plusieurs vestes bleue-marine et un képi avec des bandes réfléchissantes. Une armoire en métal blanc cassé. Des étiquettes jaunâtres agrémentaient les tiroirs. Sur le premier casier il était noté « A – D», sur le deuxième « E – H » et ainsi de suite jusqu’au sixième qui arborait timidement la mention « U – Z ». Je me mis brièvement à penser au contenu de ces tiroirs. Des dépôts de plainte, des enquêtes, des pièces à conviction ou des affaires criminelles classées ? J’eu une décharge électrique légère dans tout le corps en pensant à tous ces noms entassés dans l’obscurité de ces classeurs. Je me sentis un point commun avec tous ces étrangers. Nous avions affaire à la police et ce n’était pas – en tout cas pour moi, anodin. Le gardien de la paix assis derrière le bureau se leva et me tendit la main.
Le premier contact n’était pas aussi désagréable que je l’avais redouté ; en tout cas il ne me passa pas les menottes tout de suite ! Je m’asseyais et tentais de faire montre de courage. Le sourire dudit fonctionnaire m’aida à me détendre un peu.

Ma déposition fut rapide. Je redis au policier ce que j’avais dit plus tôt dans la journée, à savoir que j’avais passé la nuit chez mon ami et qu’en rentrant au petit matin j’avais découvert l’appartement sens dessus dessous et Albert sans connaissance au pied de son lit.
Comme je m’y attendais, il me demanda le nom de cet ami chez qui j’avais soit disant dormi (ou, je le senti au son de sa voix, « fait autre chose »…). Lorsque je prononçai le nom de Régis avec un air faussement naturel, je crus voir comme un léger temps d’arrêt chez l’agent public. Mais il ne s’attarda pas et nota « Régis Marzotti » sur son document. Il me demanda ensuite si j’avais une idée de qui avait pu faire ça et de ce que voulait dire cette inscription,  « TU NE L’AURAS PAS ». A ces deux questions je répondis que non, non, je n’en avais aucune idée, ce qui était partiellement vrai. Enfin, il prit des nouvelles d’Albert et je fus bien contraint, cette fois-ci, de dire la vérité : je n’étais pas encore allé le voir à l’hôpital et je ne savais donc pas comment il allait. A nouveau le fonctionnaire marqua un temps d’arrêt et sembla me considérer avec un drôle d’air. Me trouvait-il irresponsable ? Me soupçonnait-il de quelque chose ?

Je quittais le poste assez mal à l’aise. Cette fausse déclaration que je venais de signer, cette culpabilité de ne pas m’être rendu au chevet d’Albert, subitement mise en lumière, et cette façon un peu rude que j’avais eu de demander à Régis de mentir pour moi au cas où on lui poserait des questions… tout cela contribuait à ma gêne de plus en plus grande face à cette histoire.
Lorsque j’avais appelé Régis, j’avais essayé de prendre un air serein mais il s’était vite rendu compte que la situation n’était ni simple ni claire. Je lui avais expliqué que j’étais sorti avec des amis et que je n’avais pas vu la nuit passer, occupés que nous étions à discuter et à prendre des verres mais, bien sûr, il ne m’avait pas cru. Si ç’avait été la vérité, pourquoi l’aurais-je cachée aux policiers ? Mais Régis eut la délicatesse – ou la lâcheté – de ne pas me questionner davantage. Il s’était juste permis une pic que j’avais sans doute bien mérité. Il m’avait dit «  Je pourrai dire aux flics que je t’ai baisé toute la nuit ?… » Il avait ri et je m’étais senti blessé. Je m’étais dit que c’était « bien fait pour moi » ou « le prix à payer »… une connerie dans ce genre.

Une fois ma déposition faite, je suis rentré à la maison. Je n’ai pas cherché à avoir des nouvelles d’Albert, de Régis ou de qui que ce soit d’autre. Je n’ai pas voulu ranger – ou du moins commencer à déblayer les débris un peu partout – et je me suis endormi sur le canapé du salon, après avoir pris soin de tirer le lourd rideau en tissu pour diminuer la quantité de lumière qui entrait dans la pièce.
Mon sommeil fut agité et court. Vers 13h30 je me réveillais, un peu perdu, me remémorant difficilement les évènements qui s’étaient succédés depuis le matin. Je me faisais un café et, avant de me décider à aller à l’hôpital, je prenais le temps d’appeler Bastien. Durant ma courte sieste il m’avait envoyé un SMS pour me demander des nouvelles d’Albert (lui, au moins, il y pensait…) et, dans la foulée, si j’avais besoin de quelque chose. Son message m’avait fait plaisir  tout autant qu’il m’avait troublé. J’étais confus. Oui j’avais besoin d’aide mais non, je ne voulais pas que d’une manière ou d’une autre il fut mêlé à cette histoire. Et pourtant je l’avais délibérément fait entrer dans ce cauchemar en l’appelant tôt ce matin. Je n’avais donc plus vraiment le choix…

__ C’est Etienne… Je te dérange ?
__ Non, non, pas du tout ! Comment vas-tu ?
Le ton de sa voix était incroyablement doux et le son était parfaitement net. Aucun parasite dans le téléphone. On aurait dit qu’il chuchotait des mots doux dans mon oreille.
__ Je vais bien, merci. Un peu secoué mais ça va aller…
__ Bien. Et comment va ton vieux Monsieur ?
J’eus soudain l’impression d’être un gigolo entretenu par un vieil homme riche…
__ En fait, je ne sais pas trop. Je suis allé déposer plainte ce matin et je me suis endormi… Je m’apprêtais justement à partir pour l’hôpital, là…
J’avais un peu honte de moi mais je savais que la question arriverait donc je m’étais plus ou moins préparé. J’avais pris un ton naturel.
__ OK, ok. Je sentis dans la voix de Bastien comme une interrogation. Il reprit :
Tu veux que je passe te voir ce soir ? Ou tu préfères qu’on se voie ailleurs ?
__ Non, je ne préfère pas… J’étais décontenancé. Il ne me serait jamais venu à l’esprit de refuser de passer du temps avec lui. Aussi je m’empressais de lui dire : Demain si tu peux ?
__ Très bien, on se rappelle plus tard alors ?
__ Oui, on fait ça.
Je voulais lui dire que je l’embrassais mais il raccrocha avant que j’en aie le temps. M’en voulait-il ? J’essayais de ne pas en tenir compte.
Je mettais un certain temps à me lever du canapé.

Albert avait été transporté à l’hôpital Bichat sur les conseils des ambulanciers. Il me fallut donc courir Porte de Saint Ouen en empruntant un bus bondé et crasseux. L’hôpital était immense et j’eus un peu de mal à me diriger jusqu’à sa chambre. Il était conscient lorsque je suis entré. Ce qui me frappa tout de suite fut le regard noir qu’il m’adressa. Le regard des mauvais jours et des engueulades assurées. Et je m’attendais à ce que ça me tombe immédiatement dessus. Il me fit d’abord mine d’approcher plus près, comme s’il avait demandé un câlin mais lorsque je fus à sa hauteur, il s’empara fermement de mon poignet gauche avec sa main droite. Il serra fort pour m’obliger à me courber. Son regard changea alors du tout au tout et je pus y lire la terreur.
__ Je vous l’avais dit ! Cette folle est revenue ! Elle est revenue et elle ne me loupera pas la prochaine fois ! Il criait mais la puissance de sa voix était très diminuée.  Vous l’avez vu comme moi, reprit-il, elle est prête à tout.
Je restais plié en deux au-dessus de son visage. Il me faisait un peu peur avec ses yeux cernés de noir et l’écume blanche qui ourlait ses lèvres translucides. Il ressemblait à une momie revenue de l’au-delà, très maigre mais pas faible ; il avait de la force dans le bras. Ce genre de force que vous donne l’effroi.
__ Mais de qui s’agit-il à la fin ?, demandais-je comme pour exorciser la frayeur que provoquait en moi son apparence et ses propos.
Il me regarda fixement puis tourna la tête et lâcha mon bras. Il semblait subitement abattu.
__ C’est ma fille, dit-il posément. Elle s’appelle Laure. Il se tourna de nouveau vers moi : elle s’est jurée de me voler tout ce que je possède. Elle pense que tout lui appartient, mais je ne lui dois rien, vous entendez, rien !
Il s’était remis à s’agiter et j’avais fait un pas en arrière pour éviter qu’il ne m’attrape encore. J’essayais de faire la part des choses entre ses élucubrations et la probable vérité.
__ Qui est cette fille, Albert ? Vous ne m’en avez jamais parlée. Qui est-elle ?
__ C’est Laure ! Je vous l’ai déjà dit. Elle vient me pourrir la vie régulièrement. C’est une bonne à rien, une sorcière et elle n’en veut qu’à mon argent !
__ Ok. Et où peut-on la trouver ?
Il me dévisagea, cette fois l’air passablement agacé.
__ Je n’en sais rien et si vous croyez que ça m’importe !
__ Très bien, comment vous sentez-vous ?, je veux dire, physiquement ?

Je tentais de reprendre une conversation « normale » en laissant une nouvelle fois de côté les révélations du vieil homme. Mais dans ma tête tout se mélangeait. Si réellement Albert avait une fille, quel âge pouvait-elle avoir ? J’étais tout de même un peu au courant de ses affaires puisque je traitais pas mal de ses dossiers administratifs. Aucune trace de cette Laure sur aucun des papiers officiels qui étaient passés entre mes mains. Et pourquoi avait-elle agressé son propre père ? Que pouvais-je bien faire ? Aller tout raconter à la police ?
Je songeais à cela lorsque mon Vieux Monsieur me somma de ne rien dire à la police. Il me demanda aussi dans quel état était l’appartement et, notamment, si des objets lui avait été dérobés. Je m’empressais de lui dire que rien n’avait été touché mais je crois qu’il put lire dans mon regard que c’était tout le contraire. Je taisais aussi l’inscription sur le mur en me demandant comment j’allais faire pour en effacer toute trace avant son retour… dans 3 jours si tout allait comme prévu !
Mais comment pouvais-je être aussi con ?

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