#221 – Tu ne l’auras pas (Albert, la suite)

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« TU NE L’AURAS PAS » était tagué sur le mur du couloir. Un mur ordinaire qui recevait soudainement une souillure terrible sur sa peau. A la peinture rouge, quelqu’un avait pris la peine de m’adresser un message d’une violence inouïe. Je ne parvenais dorénavant plus à détacher mes yeux de cette inscription. J’avais senti mes testicules se rétracter au moment même où j’avais aperçu ce graffiti. Tout mon corps s’était contracté sur lui même comme pour se protéger de l’agression dont il était victime. C’était le deuxième coup de massue, après la découverte d’Albert à demi-conscient, affalé le long de son lit, que je recevais ce matin. Le pauvre vieux avait dû avoir la frayeur de sa vie. Peut-être même qu’il avait failli y rester ? J’entendais au loin les premiers tintements d’une sirène. Les ambulanciers seraient là d’une minute à l’autre et, curieusement, je me disais que je n’allais pas pouvoir les accueillir dans un tel désordre. Je ramassais quelques bibelots, en vain. L’appartement était saccagé. Je ne pouvais désormais plus m’empêcher d’observer le tracé des lettres couleur sang peintes sur le mur. Je m’attardais sur les dégoulinures maintenant sèches et je remarquais l’écriture montante de l’auteur. Quand j’étais enfant, on disait de ceux qui penchaient leur texte vers le haut qu’ils étaient optimistes… Mais cela ne m’était d’aucun réconfort et je sombrais dans le pessimisme le plus noir. J’avais l’impression que tout s’enchaînait, s’amalgamait pour former un tourbillon de problèmes m’aspirant inexorablement vers le fond. Je culpabilisais de n’avoir pas été là cette nuit et je maudissais les canailles croisés sur les quais qui m’avaient une fois encore donné un plaisir dérisoire.

Lorsque les ambulanciers se présentèrent devant la porte, j’eus un mouvement de recul, comme si j’avais voulu ne pas être là. Ils n’avaient eu aucun mal à trouvé l’appartement et je ne me souvenais même pas d’avoir donné les codes d’accès à l’immeuble lorsque j’avais appelé la police quelques instants plus tôt. Ils me demandèrent si j’allais bien et leur question acheva de me faire redescendre dans l’urgence du moment : Albert !
Je les accompagnais dans la chambre où le vieillard était toujours allongé, dans la même position que quand je l’avais quitté. Il semblait souffrir et son visage émacié m’interpella vivement lorsque les deux jeunes hommes le placèrent sur leur brancard. Je fus surpris de constater que des jeunes pouvaient être aussi prévenants et délicats. Le m’enfoutisme n’était finalement peut-être pas le lot de toute une génération ? Un des deux garçons parlait à Albert. Il s’était approché de sa tête et lui tenait la main pour essayer de percevoir une réaction. Le second s’affairait à recouvrir son corps avec une couverture et à l’enserrer dans des sangles noires. J’eus l’impression que c’était la fin mais Albert entrouvrit les yeux fugacement et je me sentis un peu rassuré.
Ils soulevèrent la civière et s’engagèrent tant bien que mal dans le couloir, essayant de ne pas trébucher sur une feuille ou un cadre parmi tous ceux qui jonchaient le sol. Je les suivais et en détachant mon regard de la scène pour le projeter vers la porte, j’aperçus deux masses sombres en train d’examiner l’inscription, mon inscription, sur le mur. Deux policiers en uniforme penchaient la tête comme on le fait dans un musée, quand on veut mieux voir les détails d’un tableau dont on ne comprend pas toute la symbolique.

J’étais pétrifié. Qu’allaient-ils me demander ? Qu’allais-je bien pouvoir leur répondre ? L’un des deux fit arrêter le convoi des ambulanciers pour observer le malheureux Albert qui avait de nouveau sombré dans l’inconscience. Le policier posa une ou deux questions au jeune homme dont je ne voyais que le dos. Je ne compris pas ce qu’ils se dirent. Je n’étais pas pressé de me retrouver face aux représentants de la Justice, mais le brancard quitta finalement l’appartement et les policiers s’approchèrent de moi. Ils n’étaient ni souriants ni grimaçants. Leur visage respectif n’exprimait rien. Le plus bavard, celui qui avaient posé des questions à l’ambulancier vint rapidement à ma rencontre. L’autre, était davantage absorbé par les objets cassés, les meubles déplacés, les papiers sur le sol… C’est lui que j’observais, occultant son collègue pressé d’en découdre avec mes réponses.
__ Bonjour Monsieur. Vous êtes ?
Je tournais mon visage vers lui.
__ Etienne Delain. Je suis le garde malade de Monsieur Delcourt.
__ Vous vivez ici ?
__ Oui.
__ Et que s’est-il passé ?
Je sentais que je ne tiendrais pas le coup. Alors je décidais de tout dire à ce policier, que j’étais allé me faire sauter par des inconnus dans les fourrés, que j’aimais un homme qui ne m’aimait pas parce qu’il était marié, que j’avais un « officiel » qui m’insupportais, qu’Albert était un affreux patron acariâtre et que quoi qu’ait voulu dire cette phrase sur le mur je n’étais coupable de rien…, mais au lieu de cela je répondis :
__ Je ne sais pas, je viens de rentrer. Je n’ai pas dormi ici.
L’agent me regarda en hochant légèrement la tête.
__ Puis-je vous demander où vous avez passé la nuit ?
__ …chez mon ami…
Contre toute attente il ne me demanda ni qui était cet ami ni où il habitait. D’ailleurs il ne semblait pas soupçonner que mon ami fut un homme et pas une femme. Cela me perturba fortement car je m’attendais réellement à ce qu’il me pose des questions relatives à Régis, que je n’avais pas vu depuis des jours, questions qui m’auraient plongé dans l’embarras, m’obligeant à mentir encore davantage.
__ Avez-vous une idée de ce que ça peut vouloir dire ça ? me demanda-t-il en pointant la phrase sur le mur avec son menton, les mains croisées dans le dos.
__ Pas du tout ! Je me rendis compte que j’avais parlé très fort comme si j’avais voulu crier au complot, à la machination.
__ Avez-vous remarqué des allers et venues suspects ces derniers jours ? Des gens dans l’immeuble que vous n’aviez jamais vu ?
__ Non…
Evidemment je passais sous silence cette visite qu’Albert avait reçue de cette soit disant fille venue le harceler. A ce souvenir ma gorge se serra car je me rappelai qu’Albert m’avait plus ou moins accusé d’avoir donné les clés de l’appartement. Et si j’avais effectivement provoqué tout ce qui était en train de se passer ?
Le policier qui inspectait les lieux nous avait maintenant rejoint. Plus petit que son collègue il semblait nous regarder par en-dessous. Il prit la parole :
__ Savez-vous si des objets ont disparu monsieur ?
__ Eh bien, …non… je ne crois pas. Enfin, je ne sais pas ! Je n’ai pas encore regardé.
Les deux fonctionnaires regardèrent à nouveau le couloir dans son ensemble avant que le plus grand reprenne la parole :
__ Où avez-vous retrouver Monsieur Delcourt ?
__ Par ici.
Je pivotais d’un quart de tour et leur indiquais la chambre d’Albert avec la main. Ils passèrent à côté de moi pour s’y rendre. C’est là que je remarquais le déhanché particulier du grand policier. Je n’avais pas encore pris le temps de le regarder vraiment, intimidé et paniqué que j’étais. Mais maintenant que je sentais mon self-contrôle revenir, je me surprenais à observer plus en détail cet homme séduisant.
Ils entrèrent dans la chambre. Je les suivais. Là encore le désordre était innommable. Je m’empressais de contourner le lit pour aller ouvrir le volet. La lumière du jour, parisienne, grise et blafarde, se déversa dans la pièce. Une vague odeur de moisi parfumait les lieux. Les draps soyeux tombés sur le côté du lit défait renforçaient l’impression qu’on venait d’assister à un drame. C’était le calme après la tempête, l’heure du bilan.

Le plus petit des deux hommes m’interpella :
__ Il était dans son lit quand vous êtes arrivé ?
Je me précipitais maladroitement jusqu’à lui pour lui montrer.
__ Non, il était par terre ; allongé sur le côté, ici. Il était à demi-conscient.
__ Et vous avez appelé les secours tout de suite ?, s’enquit le grand.
Comment pouvait-il savoir que j’avais appelé ce damné Bastien avant de porter assistance à Albert ? Suis-je bête, il n’en savait rien. Je mentais donc de nouveau avec aplomb :
__ Oui, tout de suite.
Ah comme j’aurais aimé que Bastien se tienne à mes côtés à ce moment précis. Il leur aurait montré, lui, aux policiers, de quel bois on se chauffe ! Et il m’aurait soutenu, il m’aurait défendu, il aurait menti à ma place et se serait occupé de tout. Je n’aurais eu qu’à l’admirer et à l’aimer. Mais plutôt que cela, il dormait dans les bras de sa bien aimée et n’avait cure de mes problèmes ô combien terribles ! Je le détestais pour ça.

__ Bien, nous allons faire un procès verbal Monsieur Delain, m’expliqua le plus grand.
Le mieux est que vous passiez avenue Gourgaud, à la Préfecture de Police. Venez dans la matinée et on prendra votre déposition.
__ On va aussi prendre des photos de l’inscription sur le mur… on ne sait jamais, s’empressa d’ajouter le petit.

Ils prirent quelques clichés, trois je crois, de ce tag hideux et le séduisant agent nota quelques mots dans un minuscule carnet de notes Niceday, gris et moche. J’imaginais son écriture petite et serrée, incommodé qu’il était par la prise de notes sur un support mou. Arriverait-il seulement à se relire ? Il m’extirpa soudain de ma rêverie :
__ Passez dans la matinée, monsieur.
Son ton était ferme et poli. Je bafouillais un « oui, oui » et je les regardais partir. D’un geste de la main il prirent congé et tout devint subitement calme.
Le bazar s’étendait partout autour de moi et les lettres rouges clignotaient dans mon champ de vision. Qui avait écrit ça ? Pourquoi ? Que me voulait-on ? Je me sentais désemparé et comme pris au piège. Une machination, quelque chose de fourbe en tout cas, se refermait sur moi mais je n’arrivais pas à savoir ni quoi ni pourquoi. J’étais épuisé mais je n’allais pas pouvoir me reposer. Ce passage obligé au commissariat me pesait mais je me disais sans trop y croire que ce serait la fin de mes ennuis. Il fallait aussi que j’aille à l’hôpital voir Albert et que je range l’appartement avant son retour à la maison. D’ailleurs je ne savais même pas si j’avais le droit d’effacer le graffiti ? Tout cela me pesait. Comme je regrettais d’être sorti cette nuit.

J’en étais là de mes pensées quand il me vint à l’esprit que je devais mettre Régis dans la confidence pour le cas où on m’interrogerait sur cet ami mystérieux chez qui j’étais sensé avoir passé la nuit. Comment allais-je lui expliquer mon besoin d’alibi ?

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3 réactions sur “#221 – Tu ne l’auras pas (Albert, la suite)

  1. Que tu écrives moins soit…. mais si tu ne dois poster qu’un seul post de temps en temps : que ce soit cette histoire!
    Tu nous tien en haleine…
    (non que je me désintéresse de tes autres écrits quand même!)

    • J’imagine que quand on suit l’histoire depuis le début on a envie d’en savoir davantage. Mais quand ce n’est pas le cas, on aime aussi pouvoir lire un petit article vite fait au passage… Essayer de contenter tout le monde…
      En tout cas merci pour ton commentaire 😉

Et si tu réagissais ?

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