#202 – La clé (Albert, la suite)

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Lorsque je me réveillais, j’étais toujours nu et j’avais froid. J’étais étendu, seul, sur le lit. Un drap couvrait négligemment mes jambes jusqu’aux genoux. Il n’y avait pas de bruit ni dans la chambre ni en dehors. J’appelais Bastien pour m’assurer de ce que j’avais déjà deviné : il n’était plus là.
Je remontais le drap jusqu’à mon torse et je m’allongeais à plat dos, renonçant à me lever. J’étais comme assommé, encore exténué par mon après-midi d’amour avec celui que je n’hésitais plus à appeler « l’amour de ma vie ». J’étais éperdument amoureux de ce garçon qui s’était montré si tendre et si aimant aujourd’hui. Mais très vite le souvenir de sa femme revenait à ma conscience et le ciel s’assombrissait. Je sombrais alors dans un défaitisme insurmontable qui me donnait presque envie de pleurer. Mais à quoi bon ?

Je rentrais chez moi, chez Albert, sous un ciel menaçant. Le tonnerre grondait au loin. Paris serait bientôt douchée. Je croisais des gens pressés, soucieux, accaparés par la vie. Et moi je n’étais, parmi cette foule, qu’un pauvre type amoureux d’un autre type dont je ne savais pas grand chose et qui semblait se moquer de moi. Je n’avais pas d’autre soucis que celui de me faire aimer par Bastien, ou plutôt je n’avais plus de place pour d’autres problèmes. Bastien et ses sentiments insondables était la cause de tous mes tourments.

En entrant dans le vestibule, j’allumais la lumière. Il faisait extrêmement sombre dans l’appartement. Je m’étonnais qu’aucune ampoule ne soit allumée. Albert lisait souvent l’après midi et avant le repas. Il ne dormait pas (ou alors il s’endormait sur son livre sans en avoir eu l’intention). Je me dirigeais à pas feutrés vers le salon et le trouvais face à la double fenêtre qui donnait sur la rue. Les premières gouttes de pluie de l’orage, épaisses et lourdes, venaient frapper la surface vitrée, à une vitesse fulgurante. Projetées par les nuages saturés, elles s’écrasaient sur le verre dans un bruit sec avant de couler doucement vers le bas de la fenêtre. Albert ne bougeait pas. Il regardait impassible le ciel qui se vidait de son surplus d’eau. Je m’approchais et m’agenouillais à côté de lui, sentant instinctivement que quelque chose n’allait pas.
__ Tout va bien, Albert ?, lui demandais-je.

Il ne répondit pas. Il continuait de regarder la pluie, sans sourciller. Je répétais ma question et il tournait enfin son visage vers le mien, lentement. Il y avait une sorte de terreur dans ses yeux, une angoisse très profonde.
__ Elle est venue, me dit-il.
__ Qui ça ? qui est venu ?

Il poussa un soupir, baissa la tête, se tut puis, se tournant de nouveau vers moi il dit doucement : « ma fille ».

J’étais très surpris car j’ignorais qu’Albert eut une fille. J’ignorais même qu’il eut une quelconque descendance ou même une famille.

__ Votre fille ? Mais d’où vient-t-elle ? Elle est déjà repartie ? Où vit-elle ?

Les questions se bousculaient mais je me rendais vite compte qu’il ne fallait pas trop en poser. Albert avait une mine non pas grave, mais défaite. Il semblait subitement plus vieux, visiblement marqué par cette entrevue. Un moment je crus même que sa fille était morte ou qu’elle ne vivait que dans son imagination ; qu’il faisait un mauvais délire.

__ Elle s’appelle Elisabeth, elle vit ici… , il y eut un silence. Il reprit :
Je veux dire qu’elle habite à Paris.
Il s’accrocha à ma manche et son geste me surpris. Je pus lire la détresse sur le visage cet homme d’habitude si flegmatique et impassible. Il continua :
__ C’est une sorcière, un démon ! Elle n’en veut qu’à mon argent ! Elle est venue me mettre en garde. Elle n’hésitera pas.
__ Mais hésiter à quoi ?, demandais-je un peu inquiet à mon tour.
Albert ne répondit pas. Il reprit son observation de la pluie et nous n’en parlâmes plus.
Je restais circonspect. Une fille démoniaque ? Cela ne ressemblait pas au vocabulaire de cet homme cultivé et sensé. Cette personne dont il m’avait parlée avait réellement dû le terroriser.

Quelque jours plus tard, alors que je lui servais son souper, Albert me pris à partie :
__ Je n’ai toujours pas élucidé cette question ! me dit-il d’un ton très sec.
Un peu étonné et déconcerté, je répondais :
__ Mais de quelle question parlez vous ?
__ Du fait de savoir comment cette garce a bien pu se procurer la clé de cette maison ! De quoi voulez-vous que je parle ?
Il avait le regard noir des mauvais jours. Je comprenais alors son arrière pensée et me défendais immédiatement :
__ Je n’ai donné la clé à personne, vous pouvez me croire !
__ Hum, bien sûr… répondit-t-il d’un air soupçonneux. Nous en reparlerons, finit-il par dire pour conclure.
J’en restais bouche bée et décidais de ne pas dîner avec lui, trahissant ainsi le doute qui venait de naître dans mon esprit. J’étais pourtant certain de n’avoir donner de double de clé à personne. Et si c’était l’ancienne infirmière cette « fille » qui l’effraie ? Et si elle avait donné des clés tout autour d’elle ?
J’étais à la fois en colère à l’idée qu’il put m’accuser aussi facilement et en même temps angoissé qu’une folle furieuse puisse se promener dans Paris avec les clés de …notre appartement.
Je prenais pour la première fois conscience que je m’étais attaché à ce vieux ronchon et tout à coup je me voyais vivant avec lui, jour et nuit, matin et soir, attentif à sa santé et à sa sécurité. J’étais le seul à partager sa vie, le seul qui compte pour lui.
Cette pensée me mettait mal à l’aise. Qu’allais-je devenir dans cet ersatz de couple improbable ?

Je décidais d’appeler Bastien pour me changer les idées et avoir le sentiment de m’extirper de ce guêpier. Je tombais sur son répondeur et laissais un message mi-angoissé, mi-stupide. Un peu fleur bleue, pas très intelligent.
Il me vint alors l’envie de sortir, d’aller rencontrer d’autres garçons, faciles, sur les quais, sous les ponts. Confusément, je me disais « vite, avant qu’il ne soit trop tard ».

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2 réflexions sur “#202 – La clé (Albert, la suite)

  1. Passionnant!
    Tu as le don de pimenter ton histoire avec des rebondissements inattendus!
    Mes neurones travaillent déjà à imaginer la suite… Murielle est la fille de… Non!
    Pas possible: Albert a 84 ans!
    Donc: je sais encore plus ce que je veux…. la suite

Et si tu réagissais ?

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