#165 – Fuite en avant (Albert, la suite…)

Le début de l’histoire est ici.

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J’étais si désabusé que je n’avais plus goût à rien. Bastien avait, comme Michel à son époque, cassé ma joie de vivre. J’avais été si déçu par son attitude et en même temps j’étais si attristé de le savoir absent de Paris pour plusieurs semaines qu’au bout du compte je me retrouvais incapable de penser à autre chose qu’à lui. Il m’obsédait tant et si bien que j’avais le sentiment que tout me ramenait à lui.

Régis en premier lieu qui, l’air de rien,  tentait de me faire avouer ma pitoyable  aventure avec  Bastien. Je ne cédais pas car je savais qu’il était déjà au courant que sa misérable entreprise visait à me faire culpabiliser ou, pire, à se moquer de ma naïveté. Car Régis connaissait bien Bastien et il était fort à parier qu’il avait déjà « testé » sa versatilité sexuelle…
Albert, ensuite, qui m’avait si sèchement accueilli le soir où j’étais rentré effondré de chez Bastien. A chaque fois que le voyais, je me rappelais cette affreuse journée et cette non moins triste soirée.
Et puis, la pharmacie, le quartier, le bar R., tous ces éléments de mon environnement quotidien me ramenaient vers Bastien. Ce garçon que je détestais et qu’en même temps je ne pouvais m’empêcher de désirer, tout en me reprochant d’être un imbécile [mal]-heureux.

Je me complaisais dans une sorte de marasme sentimental, en écoutant des chansons larmoyantes et en compatissant sur mon pauvre sort. Les jours passaient lentement. Je me plaisais à croire que ma vie amoureuse se résumait à une série d’échecs plus ou moins cuisants, et qu’il ne me restait plus assez de temps pour entamer quoi que ce soit dans ce domaine. Qui voudrait de moi de toute façon ? Je me dégradais à vue d’œil, je fatiguais, je baissais les bras.  Je me consacrais du mieux que je le pouvais –  compte tenu de mon peu de motivation –  à Albert et sa régularité de coucou Suisse.  Je voyais Régis de temps en temps, pour la bagatelle. Nous ne partagions pas grand-chose, nous n’avions pratiquement pas d’activités communes. Seul le sexe nous réunissait et encore, de temps en temps seulement. J’étais fatigué de sa gentillesse mièvre, de son optimisme feint et de son intérêt stupide pour ma personne. Je ne l’aimais pas et ce n’était pas près de changer ! Résultat, nos rencontres devenaient de plus en plus sporadiques et déplaisantes.

Un jour que je devais justement revoir Régis, je recevais un SMS de Bastien. Je ne l’avais pas oublié, mais je commençais à faire semblant de ne plus m’en souvenir. Mon cœur battait très fort. Il ne m’avait pas oublié non plus. Il me proposait de nous retrouver le lendemain, comme avant qu’il parte pour son voyage à l’étranger. Cela faisait donc déjà deux mois qu’il m’avait meurtri et qu’en guise de réconfort il était parti à des kilomètres d’ici. Le souvenir de cette cruelle déception me revenait d’un seul coup en mémoire et je grimaçais sans m’en rendre compte. La plaie était encore ouverte et j’étais partagé. Je voulais lui faire mal à mon tour en déclinant son invitation, en lui disant ses quatre vérités, en l’ignorant et en le jetant aux orties, lui et sa sexualité débridée ! Mais l’aurais-je seulement égratigné avec mon attitude puérile ? Estimant que nous n’avions pas eu le temps de finir notre conversation de l’autre fois, je décidais de me jeter dans ses bras une nouvelle fois. J’acceptais son rendez-vous. Nous avions rendez-vous chez lui.

Ma surprise fut de taille quand je vis sa femme m’ouvrir la porte. J’étais subitement décontenancé et instantanément je sentis mon visage s’empourprer. Murielle était resplendissante, toujours aussi souriante, enchanteresse. Ses longs cheveux lisses coulaient sur ses épaules dénudées. Elle portait une robe très habillée et j’en déduis, non sans un grand soulagement, qu’elle s’apprêtait à sortir. Je m’excusais :
— Je vous dérange ?
Elle me sourit encore plus et se pencha vers moi pour me faire la bise.
— Mais non, voyons, nous t’attendions !
Je ne m’attendais pas à ce « nous » mais plutôt à un « il ». Je pensais que Bastien se languissait de moi et pas que Bastien et Murielle m’attendaient. J’étais perplexe. Quel était encore ce traquenard ?
Murielle me fit entrer dans le spacieux vestibule de leur appartement cossu. Elle fit un geste pour m’engager à lui donner mon manteau que je lui remettais avec difficultés. Mes gestes étaient lents et disgracieux, la gêne et la peur me paralysaient à moitié.
— Cela fait longtemps qu’on s’est vus, me dit-elle presqu’en chuchotant. Un nouveau sourire apparut sur ses lèvres. Elle était vraiment magnifique et elle avait l’air si serein. Que cachait-elle ? Que complotaient-ils ?
J’entrais un peu précautionneusement dans le salon, que pourtant je connaissais. On aurait pu croire en me voyant que je visitais un appartement témoin, car mes yeux se posaient partout, sur chaque objet, chaque recoin. Je cherchais Bastien mais ne le voyais nulle part. Murielle me suivait :
— Mets-toi à l’aise, me dit-elle en me montrant le canapé d’un geste mesuré. Veux-tu boire quelque chose ?
— Un, heu… oui, merci…un whisky s’il te plait. Sec.
Il me fallait de l’alcool. Une bonne rasade pour oublier dans quel imbroglio je venais de me fourrer.

J’eu à peine le temps de m’asseoir que Bastien surgit par l’autre porte qui donnait sur le salon. Il avait un teint halé qui lui seyait à merveille. Il était, tout comme sa femme, resplendissant. Je me fis la réflexion qu’ils étaient remarquablement assortis. Je me levais, sourire jaune au coin de la bouche, pour me précipiter vers lui. J’avais le cœur battant et mes tempes me faisaient un peu mal. Je lui tendis la main mais il écarta les bras et m’enserra les épaules. Il m’embrassa sur les joues, ce qui m’étonna et acheva de me bouleverser. Je marquais ma surprise en restant un moment avec la main tendue. Il me sourit, visiblement content de sa petite entrée, et m’invita à m’asseoir de nouveau. Il se posa tout prés de moi mais sur le côté opposé du canapé d’angle. Il me donna une tape sur la cuisse et me demanda d’un ton joyeux :
— Comment vas-tu, Etienne ?
— Euh, eh bien ça va… Je le regardais complètement incrédule. Avais-je manqué un morceau du SMS qu’il m’avait envoyé ? Ou m’étais-je simplement mépris sur ses intentions ? Il s’agissait d’un dîner entre amis pour son retour et non d’un cinq à sept volé comme la dernière fois…
Murielle revint dans la pièce avec mon whisky et deux verres de vin. Elle ne nous regarda pas, posa le plateau sur la table basse et dit :
— Vous devez sûrement avoir des tas de choses à vous raconter ?
— C’est certain !, compléta Bastien.
— Hum…, me contentais-je de dire.
— Et puis Etienne et moi sommes devenus intimes avant que je parte. N’est-ce pas Etienne ?
Bastien me fit un clin d’œil et sa main large glissa sur ma cuisse tout en la secouant légèrement.
Je devais être rouge pivoine et des gouttes de sueurs avaient sans doute déjà commencé à perler dans mon dos à cet instant précis. Je n’en revenais pas. A quoi jouait-il donc ?
— Tiens, tiens…, dit alors Murielle avec un air amusé et coquin de petite fille.
Elle poursuivit :
— Je m’en doutais un peu cela dit !
Elle rit franchement avant de poser ses lèvres sur son verre de vin. Puis elle leva un peu son coude comme pour trinquer de loin avec moi et me faire ainsi un signe d’amitié.
J’étais estomaqué par l’audace de Bastien et la décontraction de Murielle. Entre les deux, je me décomposais. Je ne savais plus parler et je n’osais plus regarder ni l’un ni l’autre. La tête me tournait un peu. Une mauvaise blague ? Une humiliation de plus ? Je ne savais pas quoi penser. Bastien qui se vantait de son adultère auprès de sa femme et cette dernière qui approuvait : sans aucun doute on marchait sur la tête, mais le plus embarrassé des trois c’était moi bien sûr. Eux riaient, semblaient se moquer de moi et, en tout cas, se délectaient de la situation. Je tentais de me défendre :
— Ce n’est pas ce que tu crois Murielle…
Elle me regarda, feignant la surprise :
— Ah bon, mais qu’est-ce que je crois, Etienne ?
Elle abrégea mes souffrances :
— Mon mari et toi avez couché ensemble ; la belle affaire ! Il n’y a rien de mal à ça. Certes, je pourrais m’en offusquer, mais j’aime tellement Bastien que je ne peux rien lui refuser, tu comprends ? Je recouvrais un peu mes esprits et m’en prenait un peu plus vivement à Murielle :
— Tout cela me dépasse ! Je ne comprends pas. Tu acceptes ce genres d’aventures, qui plus est avec un homme, sans sourcilier ? Tu plaisantes ?
— Pas du tout ! Oui, j’accepte et j’encourage même.
Elle eut un regard tendre pour Bastien et continua :
— Je ne conçois de pouvoir aimer quelqu’un et vouloir l’emprisonner en ne le gardant que pour soi. Quelle égoïste je serais, n’est-ce pas ? Et puis Bastien me reviendra toujours car je sais qu’il est sincèrement attaché à moi. C’est le plus important, tu ne crois pas ?
Je ne croyais rien, j’avais soudainement comme la nausée. Je me levais et décidais de repartir. Mais, comme la dernière fois, je ne trouvais pas mes mots.
— Je ne comprends pas à quoi on joue, dis-je nerveusement.
Je cherchais le moyen de m’extirper au plus vite de cette situation pour le moins embarrassante et malsaine. J’avais réellement le sentiment que ces deux là se moquaient ouvertement de moi, qu’ils m’avaient tendu un piège cruel et que, moi, naïf, j’étais tombé dedans. Je retournais dans le vestibule à toute allure et cherchais mon manteau.
— Tu ne vas pas te fâché pour si peu ?, minauda Murielle.
— Peux-tu me redonner mon manteau, s’il te plait ?
Je manquais m’étouffer de honte et de colère mélangées.
— Laisse, intervint Bastien, qui nous avait rejoints. Je vais raccompagner Etienne dans la rue, dit-il avec un faible sourire.
Il sortit mon manteau de la penderie et m’aida à l’enfiler. Il ouvrit la porte et m’invita à passer devant lui. Il claqua la porte derrière lui et nous descendîmes les escaliers. Avant que nous n’arrivions en bas des marches, il accéléra son pas et me prit par le bras droit pour me faire ralentir. Il vint se placer sur la même marche que moi et m’embrassa fougueusement.
Mon corps s’électrisa. Mes poils s’hérissèrent. Mon cœur fondit et ma colère se transforma subitement en désir. Une violente érection me saisit. Ses mains sur mon corps, sa langue qui cherchait la mienne, sa chaleur, son corps tout entier qui s’appuyait contre moi… je découvrais la vraie teneur de mon amour pour lui.

Après ce baiser assez long, la minuterie s’arrêta et nous nous retrouvâmes dans la pénombre de la cage d’escalier. Cette faible clarté m’arrangeait car nous ne pouvions pas nous voir très distinctement. Cela rajoutait à mon désir.
— Ne fais pas attention à ce que t’as dit Murielle, me chuchota-t-il.
Il se rapprocha à nouveau de mon visage :
— Tu m’as vraiment pris dans tes filets, Etienne… c’est pas une blague tu sais. Je n’ai pas arrêté de penser à toi pendant mon voyage. Tu m’as manqué !
Je détournais un peu la tête.
— Tu as une drôle de façon de me le montrer et puis c’est quoi ce cirque ? M’inviter pour prendre un verre avec ta femme qui me jette à la figure qu’elle sait tout ? Excuse-moi mais je ne comprends pas…A quoi ça rime ?
Bastien souffla et je sentis ses mains glisser le long de me bras jusqu’à mes mains. Il les saisit et les remonta vers son mon torse.
— Je n’ai pas pu lui cacher mon attirance pour toi et elle a deviné que nous étions allés plus loin que de simples pensées. Et elle a insisté pour qu’on dîne ensemble à la maison pour mon retour. J’aurais dû te prévenir… excuse-moi…
Sa voix était douce et faible. Regrettait-il vraiment ce qui venait de se passer ? Etait-il sincère dans ses aveux ?

Je me dégageais de son étreinte et descendais les quelques marches qui me séparaient de la porte de l’immeuble. J’ouvrais la porte sans me retourner. Je prenais une grande goulée d’air frais en arrivant dans la rue.

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4 réactions sur “#165 – Fuite en avant (Albert, la suite…)

  1. Comme quoi il y a, parfois, des épouses compréhensives! (réponse au post et au commentaire d’Arthur)

    Être certaine de son propre amour que des sentiments de son mari…. non seulement le laisser succomber mais comprendre??
    Faut il que le couple soit solide! Ou échangiste? Ou libertaire? Ou, elle même attirée par le saphisme?

    Non… tu n’oserais pas quand même????
    Dis moi vite que Murielle ne couche pas avec la femme de Paul!

    • Rien de tout cela : leur couple n’est pas solide. C’est simplement Murielle qui y croit.. et Bastien qui veut le lui faire croire. En réalité il y a une certaine forme d’amour entre eux mais qui n’est pas celle à laquelle on pense en premier…. Et pour info la femme de Bastien ne connait pas encore celle de Paul 😉

Et si tu réagissais ?

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