#157 – Désillusion

Le début de l’histoire est ici.

___________________________________________________________

Je n’avais pas l’intention de demander mon reste, mais je ne pouvais décidément pas laisser passer cet affront. Aussi, me rajustant, je prenais mon courage à deux mains et, me tournant vers Bastien, la chemise ouverte et le pantalon sur le milieu des cuisses, je lui demandais :
__ Ce n’était qu’un plan cul que tu cherchais en me faisant venir ici ?
Bastien me regarda avec beaucoup de douceur et sa bouche esquissa un léger sourire.
__ Pourquoi me poses-tu cette question ? A quoi t’attendais-tu ?, me demanda-t-il en guise de réponse.
Je restais un peu coi. Je cherchais une réponse appropriée mais n’en trouvais pas qui ne me mette pas mal à l’aise. Aussi je bredouillais :
__ Je ne sais pas, moi. Un peu plus de tendresse… quelque chose de moins expéditif,… peut-être ?
Je me sentais piteux, comme un petit garçon qui aurait fait un caprice. Mais pour autant j’étais aussi très en colère après son attitude désinvolte et j’avais le sentiment de passer pour l’idiot de l’histoire, celui qui, un peu stupide, n’avait pas vu l’évidence même.
Il releva ses sourcils pour marquer son étonnement.
__ Un peu moins expéditif ? Tu sais, je n’ai pas beaucoup le temps cet après-midi et… tu connaissais ma situation matrimoniale avant de venir ici, n’est-ce pas ? Quant à la tendresse, disons que ce n’est pas vraiment mon genre…
__ Mais  tu es quoi au juste ? Un gay refoulé, un hétéro en manque de sensations, un bi ?
Je sentais l’exaspération monter au bord de mes lèvres et je faisais de gros efforts pour ne pas m’emporter. Je le regardais, assez incrédule, pensant que le point de rupture était atteint.
Il me répondit très calmement :
__ Rien de tout ça. J’aime beaucoup ma femme et j’apprécie aussi ta compagnie. Tout comme j’apprécie celle de Régis de temps en temps ou d’autres femmes… Je ne suis pas aussi « conditionné » que la plupart des gens. J’ai les idées larges et quand quelqu’un me plait, quel que soit son sexe, je fais tout ce que je peux pour passer un  bon moment au lit avec elle ou lui. Ce n’est pas plus compliqué que ça. Je ne me pose pas la question de savoir si c’est bien ou mal ou si quelqu’un pourrait s’y opposer. Je ne cherche pas à savoir ce que ça donnera, si ce sera bon ou pas, si ça se saura, ce que les autres en penseront… J’ai simplement besoin du consentement de l’autre. S’il ou elle est OK, alors plus rien d’autre ne compte. En ce qui te concerne, tu m’as tout de suite donné ton accord, dès que nous nous sommes vus à la pharmacie. Tu m’as plu et tu m’as dit oui, simplement en me regardant. Puis Régis m’a confirmé ce que je savais déjà…
__ Tu n’as tout de même pas fait exprès de tomber dans mes bras à la pharmacie ?
Je tremblais de rage. Il éclata de rire.
__ Non, tout de même pas ! J’aurais pu, mais non, j’étais réellement mal en point ce jour là !
Je terminais de me rhabiller, trop énervé pour le faire correctement. J’enfonçais rageusement ma chemise dans mon pantalon et enfilais mes chaussures avec difficulté, comme si l’indignation avait fait gonfler mes pieds !
__ Je n’arrive pas croire ce que je viens t’entendre, lançais-je sans le regarder.
__ Allons Etienne, ne soit pas aussi susceptible. On a passé un moment super. On pourra se revoir à mon retour, dans deux petits mois. Ça te dit ?
__ Vas te faire foutre !
Je quittais son appartement comme j’y étais arrivé : précipitamment.

Arrivé à la maison, je constatait qu’Albert m’attendait, visiblement furieux de me voir rentrer si tard. Le repas n’était pas prêt et le vieux monsieur s’impatientait, assis dans son fauteuil, un livre à la main. Il ne me regardait pas et ne disait rien, mais je devinais qu’il me méprisait. Je tentais tant bien que mal de me calmer mais la tension était insupportable dans la pièce. J’avais envie de tout envoyer balader : Albert, le repas, Bastien, les mecs et moi avec. Je n’y tenais plus et je manipulais avec violence les ustensiles et les portes de placard. Albert finit par s’en agacer :
__ Cessez donc de faire autant de bruit !, me lança-t-il sèchement.
__ Ecoutez, Monsieur, j’ai eu une journée suffisamment pénible comme ça…
Il m’interrompit :
__ Je me moque de ce que vous faites pendant votre temps libre alors épargnez-moi vos histoires. Ce que je veux c’est simplement que vous soyez à l’heure et que vous respectiez ma tranquillité en faisant moins de bruit !
Je me taisais, sentant les larmes monter derrière mes yeux. Non pas que la brimade du vieillard me blesse — il avait raison –, mais plutôt du fait de l’exaspération grandissante et de la trop grande quantité d’émotion que j’avais eu à gérer au cours de cette unique journée. J’étais passé de la joie de revoir Bastien à la déception de le découvrir aussi volage. J’avais tant rêvé de cet instant et désormais je souhaitais ne l’avoir jamais vécu. Comment les situations pouvaient-elles se retourner de la sorte ?

Je terminais de préparer tant bien que mal un repas pour l’homme bilieux qui me servait de patron et, une fois les aliments dans son assiette, je le laissais en plan à la table du salon. Pour la première fois depuis que j’étais à son service, je ne dînais pas avec lui, d’une part pour lui faire comprendre ma vexation de tout à l’heure et d’autre part parce que la scène de cette après-midi m’avait coupé l’appétit.
Ce qui fut le plus dur ce soir là, ce fut de ne recevoir aucune nouvelle de Bastien. Aucun message d’excuse ou de regret. Rien, même pas un au revoir, alors qu’il s’apprêtait à quitter la France pour plusieurs semaines.
Lorsque le téléphone vibra enfin, j’en étais à compter les larmes sur mes joues, allongé sur mon lit, comme une pauvresse. C’était Régis qui prenait des nouvelles de moi. Je ricanais mécaniquement. Il avait dû avoir écho de mon aventure avec Bastien. Peut-être même qu’à cet instant, ils buvaient à ma naïveté à la terrasse du M., leur repaire. J’éteignais le téléphone et la lumière, me lovais sur le lit et m’endormais tout habillé et le cœur battant.

Publicités

2 réactions sur “#157 – Désillusion

  1. Cela fait un bon moment que je me demande si les mecs se partagent en deux catégories :
    – ceux qui baisent
    – ceux qui font l’amour

    ou tout simplement qu’il est extrêmement rare que les deux partenaires attendent la même chose au même moment?

    • Ne crois tu pas qu’il soit possible qu’en chacun de nous il y ait cette envie de baiser et de faire l’amour en même temps. Nos instincts, notre raison ? Peut-être que nous ne sommes pas tous au même point d’équilibre entre ces deux attitudes ce qui fait que deux partenaires ne partagent pas forcément toujours sur les mêmes attentes…

Et si tu réagissais ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s