#146 – Bien au-delà du sexe

Paul n’aurait pas pu se douter que sa vie allait basculer à ce point lorsqu’il vit pour la première fois Nathan entrer dans son bureau.
Il s’agissait pour ce Chef d’entreprise respectable et respecté, de mener un entretien de recrutement, tout ce qu’il y avait de plus habituel. Il lui fallait trouver un commercial en CDD en remplacement de Mélanie – une de ses meilleures vendeuses –, partie en congé maternité. Installée en Moselle, sa petite société de cosmétiques tournait somme toute assez bien. Ce n’était plus l’euphorie depuis plusieurs années, mais les clients lui étaient restés fidèles et les commandes continuaient à assurer la subsistance de la boîte et donc, de ses salariés. Vingt personnes tout au plus.

Ce matin-là, donc, Paul recevait Nathan, sélectionné sur CV. Il vit entrer un jeune homme fringant, d’à peine vingt-cinq ans. Paul se dit immédiatement qu’il vieillissait et que ce garçon aurait pu être son fils. La cinquantaine et le cheveu grisonnant, Paul avait deux filles, âgées de seize et vingt ans. Il les avait eues de sa première femme, Annie, dont il s’était séparé il y a dix ans. Il avait, depuis, refait sa vie avec Béatrice. Il trouva Nathan très sympathique dès qu’il le vit entrer. Il n’avait pas encore parlé avec lui, mais il avait déjà décidé de l’embaucher. « Quelque chose » en Paul avait décidé de l’embaucher…

L’entretien se déroula de façon assez classique bien qu’inhabituellement décontractée. Nathan donnait l’impression de ne pas avoir besoin de ce job et Paul donnait le sentiment de ne pas avoir besoin d’un nouveau collaborateur. Pourtant tous deux semblaient avoir envie de travailler ensemble. Paul regardait Nathan avec une acuité dont il ne faisait pas forcément preuve d’ordinaire. Il le dévisageait. Nathan était blond. Ses yeux bleus, très pâles, s’harmonisaient parfaitement à son teint clair et à la finesse de ses traits. Elancé, il était plutôt mince, voire maigre, mais se tenait bien droit sur sa chaise malgré sa taille imposante. Il souriait et semblait parler avec les yeux. Son corps aussi exprimait son envie de travailler avec Paul. Il s’avançait vers son interlocuteur, se risquait même à  poser ses mains sur le bureau. Ses gestes étaient souples et décontractés. Son nez bougeait légèrement quand il parlait et cela amusait Paul. Ses dents blanches apparaissaient à chaque phrase et adoucissaient les contours de son visage. Ce garçon impressionnait Paul et les mains du jeune homme, qui malaxaient l’air, hypnotisaient le quinquagénaire. Sans comprendre pourquoi, Paul se retrouvait tout à coup fasciné par cet inconnu qu’il avait pourtant le sentiment de connaître depuis toujours.

Très troublé mais aussi très emballé par cet entretien, Paul décréta que son instinct lui envoyait un message fort et qu’il fallait absolument que Nathan intègre son équipe. Ce fut chose faite la semaine qui suivit.
Paul prit en charge le jeune Nathan à son arrivée. Il le présenta à l’équipe et entreprit de le former. Il le prit sous son aile, de sorte que, en réalité, il puisse passer beaucoup de temps avec lui. Paul était stupéfait par sa propre attitude. Il n’avait jamais montré autant d’intérêt pour un de ses collaborateurs et le fait de vouloir passer autant de temps avec cette nouvelle recrue le rendait perplexe.
Pour autant, il n’osait pas en parler, ni à sa femme, ni à ses collègues les plus proches. Il essayait même de ne pas trop y penser… Mais la situation s’imposait à lui : il ressentait une attirance étrange pour cet homme !

Paul n’était pas homosexuel. Jamais il n’avait ressenti d’attirance physique pour un homme. Savoir cela le rassurait quant à sa relation avec Nathan. Il ne pouvait pas s’agir d’autre chose que d’un intérêt purement professionnel. De cela Paul voulait se persuader. Pourtant il se surprenait parfois à observer Nathan avec un drôle de regard. Un mélange de bienveillance et de gourmandise. Une envie forte et inexplicable de le prendre dans ses bras. Une sorte de courant émotionnel qui le poussait vers le jeune homme. Et Nathan semblait répondre à ce stimulus surprenant. Il recherchait la présence de Paul et se montrait toujours très attentif aux conseils de son boss. Il ne rechignait pas à la tâche et il était toujours prévenant. Ce qui en temps ordinaire l’aurait fait passer aux yeux de Paul pour un fayot, le rendait finalement fort sympathique. Paul était d’une certaine manière flatté par les attentions de son poulain et il appréciait grandement que Nathan ait pu penser à lui.

Ce  fut ce rêve que fit Paul une nuit qui déclencha tout le reste. Dans son sommeil il se vit faire l’amour avec Nathan. Il n’avait jamais fait ce genre de rêve auparavant. Il se réveilla très affecté par ce songe. Il ne pouvait pas l’évacuer de son esprit et la journée qui suivit fut atroce. En regardant Nathan dans le bureau d’en face, il voyait leurs deux corps l’un contre l’autre, leurs bouches unies et ses lèvres sur le sexe gonflé de cet homme, cherchant à lui donner du plaisir. A sa grande surprise, ces images ne le dégoûtaient pas. Au contraire, elles éveillaient en lui un désir violent et une excitation puissante.

Paul lutta du mieux qu’il put contre cet élan sexuel auquel il ne se serait jamais attendu. Son comportement s’en ressentait. Il devenait taciturne, râlait et s’emportait pour un rien avec tout le monde. Tout le monde sauf Nathan… Avec lui, il était mielleux, timide, presque gêné. Il s’excusait tout le temps de le déranger ou de lui demander quelque chose. Il se rendait bien compte que son attitude était équivoque et qu’elle faisait naître de l’incompréhension dans le reste de son équipe.

Aussi, n’y tenant plus, il décida qu’il fallait qu’il tente le tout pour le tout. Il s’arrangea pour que Nathan et lui se retrouvent seuls au bureau un soir. Un dossier à étudier lui servit de prétexte. Paul était au comble de la peur, partagé entre le besoin d’y voir clair dans ses sentiments et conscient qu’il faisait peut-être une erreur qui lui serait fatale. Après quelques minutes de travail apparemment sérieux, Paul s’approcha de Nathan et, plutôt que de poser sa main sur la cuisse du jeune homme – comme il l’avait prévu dans son scénario répété 100 fois –, il décida de lui dire ouvertement ce qu’il ressentait. Il fut assez maladroit, cherchant ses mots et rougissant au point de sentir le feu brûler son visage. Nathan se montra compréhensif. Il sourit délicatement, comme à son habitude, se leva de sa chaise, et vint poser ses lèvres sur celles de son patron. Fou de terreur, Paul entoura Nathan de ses bras puissants et l’embrassa fougueusement.  Il enfouit sa tête dans les épaules du jeune homme de 25 ans son cadet et commença à le caresser nerveusement. Nathan se laissa faire.  Paul était si excité qu’il avait envie d’arracher ses vêtements et ceux de son collaborateur. Il ressentait une brûlure dans tout le corps et son sexe était si tendu qu’il en éprouvait une douleur dans le bas ventre. Il n’était plus mû que par la pulsion qui le dévorait et qui avait pris corps ce soir.
Ne sachant pas comment faire l’amour à un garçon, Paul se laissa conduire et le plaisir qu’il ressentit entre les mains de Nathan le marqua profondément. Comment un homme pouvait-il se montrer si tendre, si doux, si excitant, tout étant si ferme, si puissant et si violent ? C’était tellement différent d’avec sa femme. Jamais il n’aurait pu croire qu’il y prendrait du plaisir… ! Et pourtant c’était bien le cas. A moins qu’il ne fut sous l’influence d’une libido débordante et inhabituelle ? Il était sur des charbons ardents depuis tant de jours et de nuits qu’il atteignit rapidement le point culminant de son plaisir. Les deux hommes restèrent un long moment allongés à même le sol dans ce bureau sordide, soudainement glacial.
Ils étaient allongés au milieu de leurs vêtements, sur le sofa qui ne servait jamais et qui prenait beaucoup de place dans le bureau de Paul. L’homme mûr laissait maintenant traîner ses yeux autour de lui, Nathan couché contre son flanc, et son regard s’arrêta sur les photos de famille qui trônaient à côté de son ordinateur. Il ressentit tout à coup un violent vague à l’âme et un vide immense s’empara de lui.

Il était à la fois heureux de serrer dans ses bras celui qu’il était certain de désirer profondément, bien au-delà du sexe. Il savait désormais que ce qu’ils venaient de faire n’était finalement que l’expression d’une force surnaturelle qui les avaient poussé l’un vers l’autre. Il n’avait pas pu y résister et pour rien au monde il ne regrettait d’avoir céder à ses instincts. Paul avait toujours été un homme éveillé, capable de prendre du recul et de se remettre en question mais cette fois le chamboulement était inouï. Ça le dépassait en tout point et en voyant la photo de sa femme et de ses filles, il se demanda comment il allait leurs faire comprendre ce qu’il venait de découvrir sur lui-même…

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6 réactions sur “#146 – Bien au-delà du sexe

  1. Bah… déjà Paul a couché avec Nathan. Au moins, lui, il a eu ça.

    Maintenant… il va être fou amoureux.. finira par avouer à sa femme qu’il est amoureux d’un mec, son couple va battre de l’aile mais il aime tellement ses enfants qu’il va s’accrocher.
    Mais s’accrocher ne suffira pas.. le divorce sera là. Et sa femme va le saigner.
    Et Nathan… lui n’a jamais été amoureux de Paul en fait.
    Un peu sous le charme oui; un peu impressionné par le savoir et la culture de Paul, oui. Mais aucun amour.
    De la à dire que Nathan a profité??? La question reste posée

    Nathan partira ailleurs, dans une autre boite. Disparaitra de la vie de Paul

    triste, malheureux, Paul pensera suicide mais… ses enfants… donc il ne le fera pas.
    Paul va mettre des années à s’en remettre. Et chaque garçon, chaque homme qui passera entre ses bras sera évalué à l’échelle de cet amour fou qu’il a ressenti pour Nathan; à l’échelle du physique de Nathan, de son sens de l’humour, etc…
    Et à chaque fois Paul trouvera que ce nouvel homme, ce nouveau garçon dans son lit n’est que néant comparé à Nathan

    Et Paul, finalement (quand même) heureux d’avoir fait ce pas vers l’amour entre mecs, heureux d’avoir vécu pour la première fois de sa vie la réelle définition l’amour… finira sexuellement par se refermer sur lui-même tellement déçu qu’il sera de sa vie!
    Il finira par se demander pourquoi il bande mou maintenant.
    Et, lucide cependant, il comprendra rapidement qu’en fait qu’il est homme d’un seul amour : Nathan.
    Et que d’avoir connu l’amour, le vrai, le fol amour… mais sans réciprocité…a finalement détruit sa vie

    • C’est une éventualité, pas forcément éloignée de ce que laisse supposer le texte. Néanmoins, je préfère imaginer que Nathan ne va complètement disparaître et que Paul ne va pas complètement sombrer même s’il est évident que ça ne peut pas bien se passer… Mais je me demande si je devrais écrire une suite…? ou pas.

      • Je ne peux te répondre… quoique oui, j’ai envie de savoir ce que tu feras de cette histoire!
        (je viens de te mettre dans mes favoris pour le savoir! oui, moi le RSS, facebook et autres Tweeter.. ça le fait pas! Rien de mieux que les favoris Firefox!)

        Nathan peut disparaître « physiquement » tout en étant présent par quelques mails, quelques conversations téléphoniques.
        véritable torture pour Paul qui ne peut plus le voir, le regarder, sentir le parfum de son corps!
        Pas besoin de faire l’amour… juste ça ça lui suffisait!

        cet amour exclusif que ressent Paul pour Nathan peut durer 10 ans! Même sans voir Nathan pendant les dernières années… cet amour pourrait amener Paul à faire mal à Nathan… juste par des mots, des écrits… jusqu’à arriver à la rupture définitive!

        Paul sombrant dans l’alcool et la drogue s’en sortira t’il? Est il définitivement détruit par cet amour unique qu’il vient pour la première fois de sa vie,
        Lui qui s’est rendu compte qu’en fait il n’avait jamais aimé avant Nathan!
        Nathan fragile même s’il ne le montre pas… surmontera t’il à la fois ses épreuves personnelles (et Dieu sait qu’il en a eu ce gamin des épreuves, des soucis) mais aussi et peut être surtout les écrits de Paul?
        Ses séances chez le psy lui feront elles enfin du bien?
        Au lieu d’aller d’un mec à un autre Nathan trouvera t’il enfin l’amour et le bonheur dans les bras d’un jeune mec bien sous tout rapport, gentil, affectueux?

        paul pourra t’il – aussi – surmonter le fait d’avoir fait mal au seul amour de sa vie?

        C’est un roman que tu pourrais faire! je ne t’en donne que les grandes lignes!

        perso… je n’aurais mis que quinze ans de différence entre les deux!

        (n’espère même pas une minute que je commente aussi longuement tes autres posts; j’ai pas relu donc désolé pour les éventuelles fautes d’orthographe!)

      • dommage j’aimerais avoir des commentaires comme ceux-ci plus souvent. Je me « contenterai » donc de tes grandes lignes ! Je ne sais pas encore ce que je vais faire de Paul et Nathan, bien que j’ai déjà une idée… A suivre donc et merci de me lire.

  2. Je pense avoir été souvent dans la peau de Paul, mais sans jamais aller plus loin, sans jamais passer à l’acte. est-ce du vécu pour toi? dans le role de Nathan? ou ton imagination débordante?

Et si tu réagissais ?

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