#142 – Les phares sur le boulevard

Jo fait les cent pas sur le boulevard. Sur ce trottoir il y a son emplacement — 4 mètres de long. Ce n’est pas lui qui l’a choisi. C’est celui qui l’a mis là, en 2007 qui s’est occupé de lui fournir une place et qui l’a sommé de ne plus en bouger. Ça fait plus de cinq ans que Jo fait le tapin sur ce boulevard interminable qui voit passer chaque jour des centaines et des centaines de véhicules de tout genre.

Jo travaille essentiellement e nuit. Ceux qui travaillent la journée ne viennent pas du même coin que lui. Et entre eux ils ont peu de contact. Parfois il y a aussi des nanas qui viennent tapiner ici, mais c’est plus rare. Elles ne sont pas les bienvenues et elle ne se font pratiquement aucun client. Ici c’est le coin des mecs et des travelos.

Jo regarde passer les phares et les vitres teintées et laissent les regards traîner sur lui. C’est le début de la salissure tous ces yeux qui se posent sur son corps et le regardent comme un gadget sexuel, un objet de désir, une pièce de viande soumise et docile — une pièce de viande morte en quelque sorte.  Plus tard ce seront les mains qui se baladeront sur lui, qui iront fouiller son intimité et mettre à mal sa pudeur. Des mains obscènes et pathétiques qui essaieront de lui voler un peu de chaleur. Mais Jo ne leur en donnera pas. Il ne veut pas, pas de cette façon, pas contre de l’argent. Certains voudront l’embrasser et d’autres lui demanderont de ne pas les regarder. Certains lui proposeront des scénarii extravagants et d’autres seront si indécis qu’il ne se passera rien. La plupart du temps on restera dans la voiture, ce sera vite fait, un peu plus loin dans une rue parallèle. Les phares des autres continueront à glisser dans les rétros et une fois la passe terminée, Jo repartira à pied jusqu’à son bout de trottoir pour attendre le prochain.
Jo n’a pas peur. Ou plutôt il n’a plus peur. Il en a tellement vu et tellement subi. Au début, il pensait qu’il pourrait se débarrasser de ces hommes qui voulaient exploiter la seule chose qu’il possédait : son corps. Mais ses maquereaux le tabassaient pour lui enlever toute envie de s’enfuir. Ils lui faisaient subir les pires tortures tout en faisant bien attention de ne pas trop l’abîmer pour qu’il puisse continuer à appâter les clients. Ils le menaçaient aussi de faire du mal à sa famille, restée au pays, s’il ne leurs obéissait pas  et ça, Jo ne pouvait pas le supporter.
Jo n’avait pas le choix.

En arrivant à Paris, il rêvait de rencontrer un Homme Charmant qui l’aurait aidé à payer ses dettes au passeur et qui l’aurait aimé pour ce qu’il était : un réfugié de l’Amour. Mais ça ne marche pas comme ça. Contrairement à ce qu’on lui avait fait croire, les gay français ne courent pas après les paumés comme lui. Surtout pas quand on est à Paris, surtout pas quand ne parle pas le français. Et maintenant qu’il se prostitue, qui voudra encore de lui ? Il faudrait être fou pour braver les proxénètes qui disposent de son corps.

Alors Jo fait contre mauvaise fortune bon cœur et se dit que, peut-être un de ces jours parmi ces dizaines de clients, perdus comme lui, il y en aura un, un jour, pour parler un peu avec lui et découvrir tout ce qu’il a à donner. En attendant il grappille un peu d’argent, sur les passes dont il reverse l’argent à ses souteneurs, pour l’envoyer à sa famille. Sa mère et son père sont si fiers de leur fils qui travaille en France. Il ne veut pas les décevoir autant qu’il se déçoit.

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