#135 – La soirée gâchée

Pour reprendre depuis le début :
#121 – Le travail accompli
#123 – Et après la rupture
#124 – Chez Albert
#126 – L’officine
#129 – Entre devoir accompli et maladresse
#132 – Bastien

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L’épisode « Bastien » avait subitement fait revivre en moi le Démon de Midi. Je m’engageais dans une série de relations éphémères, histoires d’un soir, passes sans futur… Je collectionnais les amants, attrapés à la volée, au gré de rencontres nocturnes frustrantes et épuisantes.
Albert, le vieux monsieur qui m’employait, me logeait et me nourrissait, ne savait rien de ma vie nocturne soudainement débridée. Bien qu’il eut sans doute déjà dû m’entendre rentrer au petit matin, à pas de loup, et bien qu’il ait eu affaire plus d’une fois à ma mine défaite des lendemains qui déchantent, il ne me posait jamais aucune question. Je crois pourtant que ça l’inquiétait de me voir partir en roue libre de la sorte.

Je croisais sur ces lieux de sexe furtif des âmes désespérées. Des paumés comme moi en quête d’un peu d’affection et de sensation. Un peu d’émoi, fusse-t-il sexuel, pour se sentir exister. Chaque fois je rentrais meurtri de ces escapades dans d’autres bras. Je méprisais tous ces hommes, jeunes ou vieux, beaux ou laids, incapables d’aimer au grand jour, tout juste bons à s’étreindre dans la pénombre et la puanteur. J’étais écœuré de tout ça mais ne pouvais pas m’empêcher d’y retourner, espérant secrètement oublier Bastien ou peut être le croiser dans un de ces lieux sordides.

Je cru que mon salut été venu lorsque je reçu un SMS de Bastien qui me proposait de prendre un verre, un soir d’août. Un soir doux et frivole, comme mon cœur à ce moment là. Aveugle et sourd à ce qui m’attendait, je me jetais à corps perdu dans ce rendez-vous aussi inattendu que dangereux. Lorsque je le vis de nouveau je compris immédiatement ce qui m’avait séduit chez lui. Il dégageait une telle assurance, un tel charisme. Une fausse décontraction et un charme époustouflant. Comment lui résister ? La sensation de son corps, lourd et dense, sur le mien, même si c’avait été un contact involontaire, ne m’avait plus quitté. J’étais terriblement intimidé et je me sentais tomber dans un piège que j’avais moi-même fomenté, mais je ne pouvais m’empêcher de croire encore que cet homme était là pour moi, pour me combler, me faire palpiter, me faire souffrir aussi…, Tout ce que je savais sur lui, et notamment le fait qu’il soit marié, aurait dû me faire reculer.

Arrivé à hauteur de sa table, sur la terrasse du M., je cru sentir mes nerfs se rompre en découvrant qu’il n’était pas seul. Un homme l’accompagnait. A côté de Bastien, cet inconnu avait l’air totalement insignifiant — et c’est d’ailleurs pour ça que je ne l’avais pas vu en approchant. Un homme d’une quarantaine d’années, au look plutôt « Bon Chic Bon Genre », un peu coincé. Pas de quoi tomber en pâmoison, mais somme toute un garçon assez plaisant, les cheveux châtains, un peu longs par endroit. Le nez très droit et allongé, les yeux clairs et les sourcils légers des blonds.  Une bouche fine et des lèvres transparentes. Un polo fin et un pull sur les épaules. Il esquissa un mouvement vers l’avant quand il me vit arriver, sans doute pour me saluer.
Je n’y répondis pas car j’étais subitement en colère. Après Bastien… ou après le monde tout entier. Après ces sentiments qui allaient et venaient en moi. Après moi-même qui regrettais finalement d’avoir accepté ce rendez-vous grotesque !
Je manquais dire à Bastien et son ami, incongrûment apparu entre nous deux, que j’avais eu tort, que je ne voulais pas, que ma torture avait assez duré et que la blague n’était pas drôle, mais, grimaçant un sourire, je me ravisais et m’asseyais à leur table.

Je fus présenté à Régis, sans plus de cérémonie par Bastien.
__ »Régis, je te présente Etienne, celui qui m’a sauvé la vie ! », lança-t-il.
Je me rengorgeais. Bastien me souriait et Régis me jaugeait. J’avais l’impression d’être le petit gadget qui faisait des miracles — ceux qu’on vend 5€ sur le marché –, sous le regard scrutateur et maintenant un peu gênant de Régis.
La conversation ne prenait pas trop entre Régis et moi. De toute façon je n’avais d’yeux que pour Bastien, même si je lui en voulais toujours d’avoir autorisé un quidam à partager notre rendez-vous ! Il restait le beau Bastien que j’avais, Dieu sait pourquoi, idéalisé.
Bon an, mal an, la soirée s’étira, toujours aussi douce. Quand vint le temps de se dire au revoir, Bastien me proposa de remettre ça « un de ces jours ». Ce « un de ces jours » sonna en moi comme un « jamais plus ». Ça me brisa définitivement le cœur, cerise sur le gâteau d’une soirée gâchée.
Quant à Régis, que je n’avais pas pris la peine de mieux connaître, il sembla frétiller sur place en me proposant un « amical » échange de numéros de téléphone. A contre cœur — et sous le regard amusé de Bastien — je donnais mon numéro à Régis qui s’empressait de me donner le sien en échange. Sur mon téléphone je notais juste « R » et son numéro, persuadé que j’étais de ne jamais avoir à m’en servir.

Nous nous séparâmes en début de nuit. Pris d’amertume, je décidais que seul le sexe de garçons inconnus pourraient me libérer de cet état et je filais m’abîmer (au propre comme au figuré) vers les quais de Seine.

A suivre…

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2 réactions sur “#135 – La soirée gâchée

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