#133 – Mélancolie

L’autre jour, alors que je regardais le paysage défiler, appuyé contre la fenêtre du train, je me suis soudain senti envahi par la mélancolie.

La mélancolie, le spleen. C’est un état particulier, un peu flou, dans lequel tout prend un aspect un peu triste, sans être dramatique ; un état pendant lequel je me sens un peu las. C’est très diffus la mélancolie. C’est très subtil aussi.  La gageure serait de penser pouvoir vous expliquer pourquoi je me suis subitement retrouvé mélancolique et d’imaginer faire résonner en vous les mêmes échos.   Je peux néanmoins vous dépeindre la scène et, qui sait, peut-être susciter en vous une image.

Ce jour là, donc, je traverse la campagne, longeant une rivière, peut-être la Marne. Il ne pleut déjà plus, alors que quelques minutes plus tôt, à mon départ, j’écoutais la pluie battre les auvents des quais. Maintenant le ciel est lavé, exsangue de toute l’eau qu’il a plus tôt contenu. Des trouées bleutés apparaissent de-ci de-là parmi les épais nuages poussés par le vent. Les champs à perte de vue, les chemins rectilignes, les arbres en touffes éparses, les routes et quelques maisons se succèdent à une toute vitesse. Impossible d’embrasser du regard autre chose qu’une sorte de panorama, un paysage immense et flou. Petit à petit, je m’enfonce dans ce paysage monochrome, sans contours et je laisse la torpeur s’installer. Ce n’est pas désagréable de me laisser aller, de me sentir glisser comme si je m’endormais.

Arrivé au milieu de mon engourdissement, je ne peux que laisser venir de drôles de pensées, de celles qui se cachent dans l’ombre de l’inconscient et attendent le moment opportun pour faire surface. Je ne suis plus capable d’empêcher la mélancolie de faire son travail.
Dans un éclair de lucidité, je constate que le monde n’a pas vraiment changé depuis que je suis né et qu’il ne changera vraisemblablement pas après ma mort.  La Terre tournait sans moi, tourne avec moi et tournera encore longtemps même si je ne suis plus là. Elle continuera à entraîner avec elle les aiguilles des montres.

Je me sens ridicule, insignifiant et minuscule au milieu de ce mouvement perpétuel. Je me dis que d’autres après moi continueront à s’agiter sans but, sans même avoir conscience que j’ai existé à un (si court) moment donné. Que d’autres respireront le même oxygène que celui qui baigne mes poumons aujourd’hui. Que d’autres tomberont dans la mélancolie, sous le même ciel lavis.

Comment ne pas prendre du recul quand je pense à l’insignifiance de la vie ? C’est certain, nous ne faisons que passer, mais nous faisons semblant de ne pas le savoir. Et bien que certains fassent perdurer un peu de leur souvenir dans la mémoire collective pour le reste, nous sommes des milliards à n’être là que pour alimenter l’ivresse de la fourmilière. Finalement, ma vie est similaire à celle d’une de ces gouttes qui forment l’averse. Elle naît, tombe et meurt. Avant même qu’elle ait atteint le sol, déjà une autre lui a succédé et il serait bien extraordinaire que cette goutte éphémère ait atteint un but précis.

Nous avons conscience de l’averse dans sa globalité, mais les gouttes d’eau qui la composent nous sont étrangères. Pourtant au final, toutes nos gouttes auront réussi à détrempé le paysage dans lequel à mon tour j’évolue, dans ce train à toute vitesse, dans cette campagne, à cet endroit du globe, dans ce coin d’Univers… Peut être ne suis-je qu’une goutte, sans existence propre, mais je suis légitime en tant que partie d’un tout. Sans doute le monde ne serait pas tout à fait pareil sans moi ?

Voilà, c’est ça la mélancolie. Ce n’est ni tout à fait triste, ni tout à fait sombre. Ce n’est qu’un état de somnolence, perdu entre réalité et imagination. Et ça ne dure que le temps d’un voyage en train.

 

(inspiré d’un texte d’octobre 2010)

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2 réflexions sur “#133 – Mélancolie

  1. j’adore tes articles. En ce moment, j’ai pas le temps de commenter , mais je suis avec beaucoup d’intérêt tes « feuilletons »!!!et j’adore ce genre de billet , sur la mélancolie(un des péchés capitaux, sais-tu, sous le terme « paresse »….il y a eu une très belle expo au Grand PAlais sur ce thème il y a quelques années)où je me retrouve tout à fait. je voulais , en debut de lecture, commenter , mais la fin correspondait à ce que je voulais t’écrire. Nous sommes tous élément d’un tout, et notre petitesse est parfois difficile à accepter, mais si tout le monde faisait ce qu’il a à faire à son niveau, le cours de la vie serait peut-etre plus facile pour tous…bonne continuation!!!

    • Eh bien merci… ce billet sur la mélancolie est une vieille connaissance à moi si je puis dire puisque je l’avais écrit il y a 3 ans pratiquement jour pour jour ! Je l’ai relu souvent (quelques fois) et j’ai eu envie de le reprendre. je me suis rendu compte que mon style d’écriture avait pas mal évolué et tes commentaires chaleureux me donnent envie de continuer.

Et si tu réagissais ?

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