#130 – La fuite

Ciel ©Ek91 2011

Marc était venu dans ce patelin pour fuir. Non pas fuir quelqu’un ou quelque chose, mais fuir tout court.

Se faire oublier des uns et des autres, de sa propre vie. Marc se voyait comme un être indépendant de la vie qu’il menait. Pour lui la vie n’était qu’un rail qui emmenait son âme Dieu sait où. Les objets, les possessions, les choses matérielles ne suscitaient chez lui aucun enthousiasme ; il les trouvait ridiculement morts.

Marc voulait couper les ponts, sortir de route, quitter la piste… Assis au milieu de la clairière, dans le petit bois qui jouxte le village, il restait planté là, littéralement planté, comme un des arbres autour de lui. Il se pensait heureux de pouvoir bouger, à l’inverse des arbres, de pouvoir changer de lieu. Mais il se sentait malheureux d’être prisonnier de l’écorce qu’était son corps. Il aurait voulu pouvoir l’arracher, s’en débarrasser, déchirer sa peau en millier de petits morceaux et les confier aux vents. Comme de vulgaires confettis, ces pièces de peau et de chair se seraient éparpillées et on n’en aurait plus entendu parler.

Sous le soleil de cet après-midi de juin, Marc réfléchissait à ce qu’il pourrait faire pour ne plus être « celui qui est Marc ». Il en avait assez d’être ce nom, ce style, cet âge, ce sexe, ce ceci, ce cela. Il voulait être immatériel mais savait bien que c’était impossible. Les seuls moments où il parvenait à avoir l’illusion qu’il n’était plus qu’une énergie, c’était lorsqu’il méditait. A condition d’être suffisamment au calme et concentré, il parvenait à s’extraire de sa condition d’être fait de chair et de sang, pour atteindre un état second où plus aucune limite ne venait s’opposer à ses capacités. C’était si épuisant comme sensation, qu’il n’entrait pas souvent dans ce genre de transe. Le plus souvent il se contentait de s’échapper en se ménageant de petites plages « vides » durant lesquelles il ne pensait à rien, ne faisait plus rien, n’attendait rien, ne percevait rien. Des moments hors de tout. Et c’est précisément ce qu’il était venu chercher aujourd’hui à C.

Un peu déraisonnablement il espérait pouvoir « tenir » le plus longtemps possible dans cette attitude d’abstraction du réel. Peut-être même tenir des jours entiers ?
Il ne se faisait pourtant pas beaucoup d’illusions. Il finirait bien par avoir faim, soif, envie de se gratter… Il aurait froid, chaud ou humide. Bref, ce corps, toujours lui, finirait bien par se rappeler à lui !

Marc tenta de chasser toutes ces pensées de son esprit. Dans le même temps, quelqu’un d’autre chassait …le gibier, dans le même petit bois qui jouxte le village. Cet animal, au repos, inconscient du danger qui rôdait, faisait une cible facile. Le chasseur tira. Un coup. Marc s’effondra sur lui-même, transpercé de part en part.
Il venait d’être débarrassé de ce corps si encombrant. Il allait pouvoir fuir pour de bon…

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