#97 – La poussière dans les rayons du soleil

Le moment était venu. Il n’y avait jamais vraiment cru même si ces dernières année J. sentait la sève s’assécher en lui et la vie doucement le quitter. Allongé sur le lit de cette chambre d’hôpital il regardait vaguement les deux seuls membres de sa famille qui étaient venus, comme presque chaque jour, le visiter, s’attendant chaque fois à trouver un lit vide.
Mais non,  J. tenait bon. Il faisait bonne figure bien que ces derniers jours, c’est vrai, les moments d’inconscience étaient plus fréquents que les périodes d’éveil. Il se sentait épuisé mais ne trouvait pas non plus beaucoup de vigueur à ce fils qui attendait ,si frêle, au bord du lit. Sa bru, bien que plus dynamique, usait quant à elle toute son énergie à canaliser cet enfant qu’ils avaient eu sur le tard, en dépit du bon sens. Elle paraissait vingt ans de plus.

La femme de J., ou plutôt son ex femme, n’était pas venue. Elle avait coupé les ponts de façon très brutale, lorsqu’elle avait découvert que J. aimait tout autant le corps de P. que le sien. Il faut dire que P. étant un homme, le choc avait été rude pour elle. Désemparée, elle avait quitté le domicile conjugal avec leurs deux enfants pour n’y plus jamais revenir. De ces deux enfants justement, l’aînée, S., avait, comme sa mère — peut être à cause de sa mère ? — décidé de ne plus jamais avoir affaire à son père. Ç’avait été dur à encaisser pour J. Comme si on lui avait coupé un bras. D’autant que le jeu n’en valait pas forcement la chandelle. Ce P. n’avait eu qu’une importance toute relative dans le cœur de J. Pour autant l’annonce de sa bisexualité à sa famille l’avait affranchi d’un trop lourd fardeau et il ne regrettait pas de l’avoir révélé. Simplement il aurait peut-être du s’y prendre autrement pour pouvoir l’expliquer davantage, au moins à ses enfants. Plus tard, J. avait vécu de longues années avec un homme avant de se séparer de lui, il y a quelques années. Il avait toujours revendiqué son indépendance.

S., sa fille donc, n’avait pas repris contact alors même qu’elle savait son père à l’article de la mort. Son frère l’avait prévenue. Et maintenant, se disait J., qu’est ce que ça aurait bien pu changer ? Le mal était fait et ils n’auraient pas pu rattraper toutes ces années gâchées. Ils avaient perdu l’essentiel et plus rien ne les attachait l’un à l’autre, encore moins la mort, fusse-t-elle de l’un d’entre eux.
Seul son fils, devenu mollasson sous le poids de la vie, lui était resté fidèle. Il était bien trop jeune lorsqu’il avait été contraint de suivre sa mère. Mais dès qu’il avait pu, il avait rejoint son père. Le lien père / fils ? Une forme de compréhension ? Une solidarité masculine ? J. n’avait jamais demandé à son fils pourquoi, lui, avait accepté la drôle de vie de son père. Il s’était contenté d’être présent pour son fils et de l’aider lorsque ce dernier semblait se débattre avec la vie. Plus tard quand son fils avait rencontré sa femme, J. avait été soulagé de savoir qu’il allait pouvoir relâcher un peu son attention. Quand le couple lui avait annoncé attendre un enfant, J. s’était montré soucieux pour eux, bien qu’heureux de devenir grand père avant de mourir. C’était il y a 12 ans.

Il y avait belle lurette maintenant que J. vivait seul dans son appartement du 18e arrondissement. Il ne l’avait quitté qu’il y a quelques mois, quand son état de santé s’était brutalement dégradé. S’il avait pu, il serait mort dans son salon, au milieu de ses livres et de ses peintures. Il y croyait. Il aurait écouter de la musique, aurait tiré les rideaux et serait mort sur le tapis, les bras posés sur le ventre, paisiblement, en regardant les particules de poussière flotter dans les rayons du soleil filtrés par les persiennes. Oui mais voilà cette entêtée de belle-fille n’avait pas voulu qu’il reste seul dans ce grand appartement. Elle avait insisté pour qu’il soit pris en charge à l’hôpital.

Du coup, il allait mourir dans ces draps grisâtres et rêches, au milieu d’autres mourants, dans une odeur de médicaments mais accompagné vers sa dernière demeure par des infirmières et des infirmiers dévoués, gentils et beaux comme des cœurs !
Il repensait à sa vie mais ne pouvait englober la totalité de ces innombrables années. Il y avait trop de choses, trop d’événements, trop de faits marquants, trop de doutes, de joies et de peines. Et il n’avait pas envie de trier. Il n’en avait plus le temps de toute façon. Et puis il s’en fichait, ce qui était passé était passé et ce, même s’il ne restait plus rien à vivre. Alors il ferma les yeux, inspira une dernière fois, expira le peu d’air qu’il avait réussi à avaler et, se faisant, senti soudainement tout son corps se décontracter, comme si subitement tout le poids de sa vie le quittait et qu’il devenait léger, presque sans consistance. Sa main tomba sur le lit et le contact avec le drap rêche fut la dernière sensation physique qu’il emporta avec lui.

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