#95 – Dialogue de sourds

A. n avait pas très bien dormi. Il se sentait nerveux et pour cause, depuis onze mois il enchaînait les entretiens sans réussir à décrocher le moindre contrat de travail. Ni CDD ni CDI. Pas plus de temps complet que de temps partiel. Rien, on ne lui proposait rien. A. était prêt à tout accepter et le rendez vous de demain, dans cette grosse boite de distribution, revêtait donc un enjeu encore plus important que les précédents.

E. s’était presque énervé après son assistante quand il s’était aperçu qu’elle lui avait collé un entretien avec un candidat pour demain matin. E. détestait être pris au dépourvu, du moins c’est ce qu’il disait quand il n’avait pas envie d’accomplir une tâche. A la vérité, mener un entretien d’embauche pour ce poste qu’on cherchait désespérément à pourvoir depuis des mois, l’ennuyait terriblement. Il n’avait pas assez de motivation pour passer une heure à questionner un candidat qui de toute façon lui mentirait, enjoliverait son parcours, vanterait la boîte… et ne serait pas retenu. « Quelle perte de temps » pensait il. Avec un peu de chance il réussirait à bâcler l’entrevue et ça lui permettrait d’en profiter pour faire une plus grande pause que d’habitude.

A. n’était donc pas très frais ce matin là, mais il était en quelque sorte porté par l’excitation et l’enjeu qu’il mettait derrière ce rendez-vous. Il se forçait à ne pas trop se mettre la pression mais il n’y parvenait pas. Il avait sélectionné avec soin les vêtements qu’il allait porter : costume impeccable, cravate assortie et chaussures cirées. Il était anxieux car dans deux heures maintenant il serait passé à la moulinette par un recruteur. Sans doute un type quelconque à qui il allait devoir sourire, dont il allait devoir accepter toutes les questions — même les plus ridicules — et qui ne manquerait pas de lui faire comprendre qu’il le tenait à sa merci. A. espérait seulement pouvoir faire durer l’entretien le plus longtemps possible, signe, d’après lui, d’un intérêt du recruteur pour sa candidature.

E. s’était levé à la bourre ce matin. Mal rasé et un peu mal fagoté aussi, il s’était pointé au bureau à une heure indécente et avec la mine des mauvais jours. Il n’avait pas pris le temps de regarder le CV du candidat qu’il allait recevoir dans un quart d’heure. On lui avait annoncé qu’il était arrivé il y a déjà plus de dix minutes et ça avait contribué à exaspérer davantage E. « Encore un qui fait du zèle », avait-il pensé.

A. était arrivé près d’une demi-heure en avance. Il avait préféré partir tôt : on ne sait jamais avec les transports en commun. Et puis de toute façon il tournait en rond à la maison. Maintenant qu’il était assis dans le fauteuil inconfortable de ce hall d’accueil passe partout, il sentait la pression refluer peu à peu. Finalement, que l’entretien se passe bien ou pas, il aurait au moins fait son maximum et s’il ne décrochait pas ce job, il en trouverait sans doute un autre, peut-être même mieux ! Pourtant le doute s’était immiscé en lui et il se demandait s’il retrouverait un jour du travail.

E. finit par descendre dans le hall, plus de quinze minutes après l’heure supposée de son rendez-vous. Il avait traîné et finalement avait jugé bon de faire attendre ce candidat dont il venait tout juste de découvrir le nom sur le dossier qu’on lui avait remis. Faire attendre les prétendant au titre faisait, selon lui, partie des règles en matière de recrutement. Une sorte de test de résistance au stress avant les questions…  Il ne se sentait pas une grande responsabilité en recevant ce Monsieur A. quelque chose et il s’attendait à passer encore une demi-heure insipide à écouter le blabla habituel d’un énième candidat.

En arrivant dans le hall, E. remarqua tout de suite A. et A. remarqua tout de suite E.

Quand E. s’approcha de lui pour le saluer, A sentit la pression redevenir subitement intense dans son corps tout entier. Il figea son sourire et suivit E. vers l’ascenseur. Ses chaussures cirées lui faisaient soudainement mal, sa cravate le serrait et son costume le démangeait sous les coutures. Très vite A. se mit à songer que ce poste ne serait peut-être pas la place dont il rêvait, voire même qu’il regretterait peut-être d’avoir été embauché par ce type.
E. n’avait jamais vu de cravate plus joliment assortie et il s’étonna qu’un homme avec un goût si sûr puisse postuler à un poste si banal. Il s’imaginait déjà se vanter d’avoir recruter LA perle rare, celui qui allait faire briller ses talents de recruteurs.

L’entretien pouvait commencer.

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