#93 – Inverser le signal

Pour J. sourire est une chose qui est devenue naturelle. Elle n’a plus besoin d’y penser. Elle ne fait plus attention à ses lèvres qui s’étirent et se redressent pour laisser ses dents apparaître. Elle sourit comme elle respire, c’est devenu un réflexe.

Bien sûr, comme tout un chacun, J. est parfois contrariée, un peu malade, passagèrement mal à l’aise, mais même dans ces situations inconfortables de la vie de tous les jours, elle garde une sorte de joie  que, si on ne remarquait pas ses yeux pétillants, on prendrait volontiers pour de la béatitude un peu niaise. Son visage irradie à travers son sourire. On dit d’elle qu’elle rayonne mais on ne sait pas vraiment expliquer pourquoi.

Ceci dit, ça n’a pas été toujours le cas. Pendant très longtemps, l’attitude de J. ressemblait à la votre et à la mienne. Son visage était fermé et elle ne souriait qu’en de top rares occasions ou de manière caricaturale, forcée. Elle arborait un visage austère. Sa bouche s’affaissait progressivement avec les années et ses traits se creusaient inexorablement. Elle n’était ni malheureuse ni à plaindre. Sa vie était plutôt satisfaisante et elle n’avait pas assez vécu pour se sentir blasée de tout et de tous. Elle était simplement elle-même pensait-elle. Elle ne voyait pas l’intérêt de sourire et, de toute façon, ça n’aurait pas été naturel.
Les autres ne la remarquaient pas. Ils n’éprouvaient aucun attrait pour elle, son visage fermé et ses lèvres tombantes. Ils avaient même plutôt tendance à la trouver chiante et à fuir sa compagnie. Ils s’imaginaient sans peine son côté taciturne, son manque d’enthousiasme ou bien encore sa vie plate à mourir. Et pourtant il n’en était rien. J. aimait beaucoup parler, elle pouvait se montrer quasi euphorique pour un projet ou une idée, et sa vie, bien que classique et paisible, n’était pas si insipide que ça. Mais elle portait sur elle les symptômes de l’ennui…

Et puis un jour elle reçut une bonne nouvelle qui la mis en joie dès le matin. Elle passa la journée dans un état de félicité immense. Un sourire radieux était accroché à ses lèvres et, quoi qu’elle fasse, qu’on lui dise ou qu’elle pense, elle n’arrivait pas à s’en séparer. Ses muscles restaient imperturbablement étirés pour la faire sourire.
Elle commença par s’étonner que d’autres personnes dans le bus lui renvoient un timide sourire, presque gêné. Une sorte d’appel du pied : « apprenez moi à sourire comme vous, je ne sais pas encore bien le faire… » Elle n’y prêta pas beaucoup attention sur le coup, mais elle sentit que les gens étaient différents des autres matins. Elle mis ça sur le compte de cette bonne nouvelle qui altérait son jugement. Car aujourd’hui était un jour comme les autres, nonobstant cette joie soudainement apparue.
Plus tard au travail, on l’accueillit vraiment alors que d’habitude on ne se bousculait pas pour lui souhaiter la bienvenue. Ce matin là, certains qui ne la saluaient jamais, prirent le temps de faire un détour — sans trop comprendre pourquoi ils le faisaient — pour venir lui serrer la main et lui faire un petit sourire pincé. J. se dit que c’était vraiment « sa journée » et que, parfois, la vie vous offrait des coins de ciel bleu magnifiques.
Ce jour là, son patron et ses collègues furent tous aux petits soins pour elle. Il lui semblait qu’ils l’entouraient de mille attentions, de petites douceurs verbales, de clins d’œil et de « mini sourires ». Et J., elle, commençait à se dire qu’un tel changement d’attitude des autres, ne pouvait avoir qu’une seule origine : son propre changement d’attitude ! Elle comprit alors qu’elle envoyait depuis des années des signaux négatifs aux autres. Un espèce de message codé qui disait « Ne m’approchez pas, je mords  ! » Et il lui avait suffit d’inverser le signal pour que, (presque) inconsciemment, le reste du monde vienne à elle — comme par enchantement.

Elle renouvela l’expérience le lendemain, forte de ce qu’elle avait vécu la veille. Ce fut un peu plus difficile car la bonne nouvelle qui avait tout déclenché s’était maintenant estompée. Dans le bus les gens étaient ronchons et il n’y avait plus de place, comme d’habitude. Malgré tout, elle garda son sourire et tenta de ne pas perdre sa bonne humeur. Elle se disait sans cesse « je dois inverser le signal, c’est mon seul objectif » et elle tenait bon. Et le résultat était stupéfiant. On prenait mille précautions pour ne pas la bousculer dans cette cohue inextricable et on s’adressait à elle avec douceur et bienveillance ! De même au boulot, ses collègues, sur le qui-vive depuis la veille, attendaient de voir si « la nouvelle J. » allait réapparaître. Et ils ne furent pas déçus. Ils aimaient sans se l’avouer ce rayon de soleil qui pointait sur son visage et les réchauffait d’une certaine façon. Une éclaircie dans ce bain insipide du quotidien. On apprit même que J. avait été reçue par le Boss pour être… félicitée !, lui qui est si avare de compliments…

Quand J. y repense, plusieurs années après, elle se demande comment elle a pu passer à côté d’une telle évidence pendant aussi longtemps. Et puis elle se dit que sans cette bonne nouvelle anodine, elle serait restée dans l’ignorance peut-être jusqu’à la fin de sa vie… Alors maintenant qu’elle sait, elle tente de partager son expérience avec les autres et leur montrer comment eux aussi peuvent inverser le signal.

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