#90 – Quelle aventure !

T. ne parlait pas le français quand il est arrivé à Paris. C’était il y a plus de vingt ans.

Il était venu ici avec l’espoir de faire tourner la roue de la fortune en sa faveur. Sa bonne étoile l’avait depuis longtemps abandonné dans son pays d’origine et, sans regrets, il avait décidé de venir tenter sa chance dans un « pays démocratique d’Europe de l’ouest ». Paris, la France : le rêve de pouvoir refaire sa vie, de réussir et d’être libre. Sa patrie, prise sous le joug de la dictature, n’avait à lui offrir qu’un avenir miséreux fait de terreur, de travaux forcés et de mal-être. Incapable d’échapper à sa condition, il mourrait sans doute tôt.

Il avait donc économisé minutieusement pour pouvoir s’offrir une place dans ce voyage organisé et très encadré. C’était la seule façon de sortir du territoire avec sa femme. A Paris ils avaient profité de la nuit pour quitter l’hôtel où ils étaient scrupuleusement consignés, et se rendre à la préfecture de police demander l’asile politique. Ils obtinrent la possibilité de rester en France le temps de faire les démarches nécessaires. Il laissèrent leurs compatriotes repartir dans ce même bus déglingué qui les avaient amené jusqu’ici, et trouvèrent refuge dans un établissement caritatif quelconque. Notre Dame de la Charité ou quelque chose comme ça. Femmes et hommes étaient séparés et ils avaient toutes les peines du monde à se voir ne serait-ce qu’un peu chaque jour. Ils reçurent bientôt l’aide d’une des missionnaires qui leur donna l’adresse de nantis qui cherchaient un couple à tout faire. Ne maîtrisant pas la langue ils ne pouvaient pas prétendre à d’autres postes. Les tâches étaient dures mais ils étaient étonnement assez libres de leurs mouvements et ils pouvaient à loisir apprendre le français et se familiariser tant bien que mal aux us et coutumes de ce pays encore un peu inhospitalier, ou au moins étranger.

Leurs employeurs étaient assez bienveillants avec eux. Ils les aidaient du mieux qu’ils le pouvaient — enfin, surtout lorsqu’ils y pensaient– et bientôt la femme de T. décrocha un nouvel emploi dans une boutique. Ce fut le moment ou ils décidèrent de s’émanciper de cette famille qui les avait accueillis et pour laquelle ils nourrissaient une reconnaissance infinie.

T. lui même trouva un nouveau job. Il du travailler le soir pour perfectionner son élocution et son orthographe. Il ne rechigna pas à la tache et à force d’efforts parvint à décrocher un meilleur poste, certes encore modeste, mais suffisamment bien payé pour qu’ils puissent s’installer sans trop de difficultés et sans plus rien devoir à personne. Sa femme, de même, ne négligea pas ses efforts et, de fil en aiguille, finit par se faire une petite place dans sa société.

Aujourd’hui nous avons pris le café ensemble et la femme de T. m’a raconté ce morceau de sa vie comme elle m’aurait raconté  son week-end. C’est une collègue bien singulière quoi que tout à fait « ordinaire », avec un petit accent, que je croise chaque jour. Je n’aurais jamais soupçonné un tel passé, une telle aventure… Preuve que l’on ne connait pas les gens qui nous entourent.

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