#88 – Cet homme endormi

Cet homme endormi, appuyé contre la fenêtre du train n’est pas très beau. Il est assez rondouillard, coincé dans des vêtements pour lui trop justes bien que déjà de taille importante. Une chemise bleue qui semble d’assez bonne qualité et un pantalon en toile beige. Le tout lui donne un aspect très quelconque, médiocre et assez peu élégant. Il n’y a pas de classe dans sa façon de se vêtir. C’est la conclusion à laquelle arrive E en le regardant.
Cet homme aux cheveux blonds a les yeux bleus. Bien qu’à ce moment précis ses paupières closes l’empêchent de voir la couleur de ses iris, E. a eu l’occasion de s’en apercevoir un peu plus tôt. Il a quarante ans peut-être, guère plus. Son visage pâle trahit sa fatigue. Il est tôt ce matin-là, dans ce train pourtant bondé. Il se repose et ça semble si naturel qu’E. est presqu’attendri par cette douce image de réconfort intérieur. Il se régénère, indifférent aux passages ininterrompus d’autres voyageurs – ceux-là bien réveillés – dans la travée. Rien ne semble le perturber. Il est parti en voyage. Dans ce train d’abord et dans ses rêves ensuite. Il puise en lui toute les ressources nécessaires pour quitter ce monde, aller voir ailleurs s’il fait meilleur, si les autres sont moins agressifs, moins intrusifs, moins « les autres ».

Les paysages du petit matin défilent en arrière-plan, tout autour de sa tête qui s’affaisse sur la vitre froide. Sa bouche s’entrouvre légèrement, signe qu’il est parti. E. continue de l’observer alors qu’autour d’eux, ça parle fort, ça s’agite, ça vit. Ils ne sont plus que deux à bord de ce wagon. Une bulle d’espace-temps qui ne contient qu’eux. C’est ce que ressent E., concentré. Il a un peu conscience que ses pensées sont ridicules et il a du mal à faire abstraction de la populace qui s’affaire tout autour. Pourtant il ne peut dégager son regard et son attention est presque toute entière captée par cet homme sans charme qui dort toujours.

Qu’entend-t-il du tintamarre ambiant ? Sait-il qu’E. le regarde ? Fait-il semblant de dormir ? Et puis s’il dort, à quoi rêve-t-il ? Peut-être à une autre vie, à moins qu’il soit en train de poursuivre son voyage, loin après sa gare de destination réelle ? E. aimerait entrer dans son esprit pour en savoir davantage mais il ne peut que rester bêtement planté devant son visage hermétique. Il n’a pas la possibilité d’échanger avec lui et même s’ils se parlaient, après, leur conversation resterait vaine. Les mots seraient déplacés et maladroits et la communion n’existerait de toute façon plus, alors à quoi bon ?

Soudain E. a une idée. Et si une sorte de passerelle existait entre les rêveurs ? Si en fermant les yeux et en s’endormant à son tour E. rejoignait le territoire de cet inconnu qui sommeille, appuyé contre cette vitre froide ?

E. se laisse glisser, les paupières lourdes. Qui sait ce que lui réserve la suite… ?

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