#85 – Le Fils perdu (suite)

(Le début ici)

S. avait donc été mis en demeure de quitter le domicile familial. Il ne savait pas comment comprendre ce que son père venait de lui signifier.

S’il s’était attendu à une réaction, il n’avait pas imaginé qu’elle fut si violente. Il avait en tête une déception, un sermon et quelques larmes mais pas une décision aussi extrême. Il ne pouvait l’entendre et ne réagissait pas devant un tel déferlement d’agressivité. Il aimait ses parents et pensait jusqu’à maintenant que cet amour était réciproque. En réalité, il ne se posait même pas la question de la relation à ses parents. Pour lui, ils étaient père et fils ainsi que mère et fils et leur amour n’était pas définissable, il coulait de source. Aussi ne pouvait-il pas concevoir que son père remît en question une chose qui n’avait pas de contours, qui était naturelle et qui ne souffrait aucune soumission à quelque élément extérieur que ce soit. Ils étaient unis si fortement qu’il ne serait venu à personne l’idée de demander ce qui les reliaient les uns aux autres. Ils ne formaient qu’un : ils étaient une famille.

Remettre en question ce lien revenait d’un seul coup à dire : nous t’avons aimé parce que nous ne savions pas qui tu étais réellement ! Or S. n’avait toujours été que S. Le S. qu’ils aimaient et chérissaient. Il n’avait jamais changé et aujourd’hui, devant eux, il se mettait à nu. Il était encore plus « vrai » que nature. Il n’y avait plus aucun secret entre eux. Ils mesuraient pleinement la personnalité de leur fils, jusque dans ses moindres recoins intimes.

Sa sexualité ainsi exposée, S. se sentait souillé par tant de rejet. Il ne pouvait comprendre que l’on traite avec un tel dégoût une partie fondamentale de lui-même. C’était comme si on lui reprochait d’être sale, de sentir mauvais. On le priait sur le champ de partir pour que la place retrouve sa fraîcheur, sa pureté, sa blancheur supposées ! Il tâchait les lieux, il tâchait les gens autour de lui, il tâchait son corps et son être en étant ce qu’il était. Il répandait le mal, la perversion, le pêché. Lui qui avait toujours  essayé de ne pas décevoir ses parents sur ce point, très respectueux des traditions et tolérant vis à vis des bondieuseries de sa famille. Certes, il avait parfois commis quelques incartades mais avait toujours bien agi, cherchant à rester honnête avec tous. Et le voici récompensé d’avoir voulu l’être une fois de plus.

En faisant son coming-out, S. avait tenté de trouver un peu d’équilibre dans sa vie de tout jeune adulte. Il était chamboulé par la tournure que prenait sa vie sentimentale. Il se doutait depuis de longues années qu’il n’était pas tout à fait comme les autres de ce point de vue là, mais depuis qu’il avait rencontré I. et qu’il s’était rendu compte que l’amour entre lui et un garçon était du domaine du possible, il avait ressenti un grand vide à l’idée de ne pouvoir partager son bonheur avec ses parents. Il avait été attristé par les mises en garde de I. pour qui le coming-out n’était tout simplement pas envisageable et s’était promis de trouver le courage de parler — à cœur ouvert — à ses parents.

Alliant le geste à la parole, le père de S. s’empara bientôt d’un sac de voyage dans lequel il fourra deux ou trois vêtements arrachés avec force de la penderie de son fils. Il ouvrit la porte de la maison et jeta dans la petite allée le sac ouvert. Il attrapa ensuite S. par la manche de son sweater et le bouscula pour lui faire suivre le même chemin que le sac. Par réflexe, S. se protégea le visage avec l’autre bras, de peur qu’un coup ne vienne s’abattre sur son visage. Il trébucha et se retrouva sur le sol, affalé sur le sac de voyage. De là, il vit son blouson arriver droit sur lui puis la porte de la maison se refermer dans un bruit terrible.

Cette dernière image l’abasourdit et il resta un assez long moment assis et pantelant à regarder la porte. Il pensait « elle va se rouvrir et tout va redevenir comme avant », « ils vont venir me chercher ». Mais bien sûr la porte ne s’ouvrit pas. Alors S. se releva, ferma le sac de voyage et enfila son blouson. Il se retourna pour regarder à nouveau vers la porte hermétiquement close. Puis il regarda tour à tour chacune des trois fenêtres de la façade. Il n’y décela aucun mouvement et décida de partir.
Il se rendit chez I. Lui aussi vivait chez ses parents et S. dû faire croire à un voyage dans sa famille pour justifier le fait qu’il promenait avec lui un sac de voyage. Officiellement il venait dire au revoir à son camarade et ce dernier proposa gentiment de « l’accompagner jusqu’à la gare ». Les deux garçons marchèrent côte à côte un long moment sans se parler. I. savait ce qui s’était passé et n’en était pas vraiment surpris. Il se reprochait son impuissance. Il était désemparé et toute l’affection qu’il avait pour S. ne lui permettait pas de lui venir en aide. Qu’aurait-il pu faire ? Il ne pouvait ni l’héberger, ni lui prêter de l’argent et encore moins arranger les choses entre S. et ses parents.
S. se contenta de lui dire qu’il ne comprenait pas comment tout cela avait pu réellement se produire. Il était toujours sous l’émotion de parler sincèrement à ses parents et cette déflagration qui venait de se produire dans sa vie n’était encore que dans son champs de vision. Elle ne l’avait pas déjà atteint.

Ils se séparèrent au bout d’une rue sans nom, sans visage. S. regarda I. s’en retourner chez lui, le cœur gros, certes, mais un peu soulagé de relâcher la pression sur ses épaules. Il n’y était pour rien lui, après tout. D’ailleurs il l’avait mis en garde… Ils ne s’étaient pas embrassés ; tout juste effleurés discrètement. Ils ne s’étaient presque rien dit. Ils étaient seuls, mais chacun de son côté.

S. passa la nuit dehors, devant la maison, sa maison. Le verrou avait été mis sur le portillon à l’entrée. La maison était silencieuse et sombre. Les grosses larmes pleines et lourdes qui coulaient sur ses joues témoignaient de la douleur qui le tenaillait : sourde et profonde. Intense, immense ; une vraie lame de fond. L’onde de choc se propageait.
Il se sentait pris au piège.
Au petit matin il a sauté dans le fleuve grossi par les pluies d’automne et il a fermé les yeux. Il n’est pas remonté tout de suite à la surface et son corps a été retrouvé sur la berge un kilomètre plus loin. Sa dernière pensée a été pour sa mère qui lui avait appris la tolérance.

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2 réflexions sur “#85 – Le Fils perdu (suite)

  1. C’est triste… Mais je me pose une question, toutes ces histoires, ces morceaux de vie, ils sont de l’ordre de ton imagination ou ils appartiennent à des personnes ? En tout cas, c’est toujours un plaisir de te lire, tu as vraiment un don avec les mots !

    • Merci.
      Les histoires sont inventées… mais elles me sont toujours inspirées par des événements réels présents ou passés, personnels …ou pas.

Et si tu réagissais ?

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