#77 – Les pages du journal

S. avait un journal intime qu’il tenait scrupuleusement à jour.

Pas une journée ne s’écoulait sans que S. ne note les pensées, les idées ou les sentiments qui venaient de teinter sa vie. Ce n’était pas une liste de ce qu’il avait fait au cours des dernières vingt quatre heures, ni un amoncellement de secrets plus ou moins avouables, mais plutôt un monologue sans réelle mise en forme dans lequel parlait, avec ses mots, de ce qui l’avait touché au cœur aujourd’hui.
Il avait déjà rempli plusieurs cahiers, prenant soin d’utiliser un cahier différent à chaque fois. Un rouge avec des grands carreaux puis un vert avec des petits carreaux, des grands, des épais, des tout petits qui tiennent dans la poche, etc… Pour autant, inutile de chercher trace d’un de ces cahiers dans la maison de S. Rien sous le lit, pas plus que dans la table de chevet, dans l’armoire ou dans la bibliothèque du salon. S. ne conservait pas ses journaux. Il n’archivait même pas les pages elles-mêmes. Une fois la journée « racontée », il arrachait la feuille du cahier d’un geste précis et rapide, sans ciller, sans hésiter. Un simple crrrrr et la précieuse page renfermant ses émotions du jour était irrémédiablement envoyée aux oubliettes. Elle était digérée, consommée, avalée et fermement inscrite dans sa mémoire et il n’avait plus besoin de la garder physiquement avec lui. Elle l’aurait encombré.

S. ne pouvait pas revivre ses sensations en les lisant. Les mots n’avaient aucune capacité à le faire « se rappeler », à faire remonter au bord de ses lèvres le goût des instants passés. Il n’écrivait que pour s’accaparer définitivement l’émotion qu’il avait ressentie, de peur qu’elle ne s’échappe trop vite. En la consignant sur une feuille de papier il se l’appropriait puis, une fois en lui, il n’avait plus besoin du support qui lui avait donné corps, alors il le jetait. Avec beaucoup de respect et de plaisir : chaque soir, une satisfaction intense l’envahissait. Un contentement indicible, une immense joie : celle d’avoir encore aujourd’hui su se laisser aller en lui. Il avait remonté le fil de sa conscience pour atteindre le cœur de son être. Il avait réussi à franchir la barrière des convenances, des artifices, de l’apparence, pour lire au plus net de ses sentiments. Il avait ensuite pris le temps de noter, tel quel, ce que ces émotions avaient fait naître en lui. Il avait repêché à l’intérieur de soi les vibrations que le monde avait imprimé en lui et les avait fait sécher en même temps que l’encre sur le papier. Il leur avait donné un nouveau souffle, une nouvelle vie, à la lumière, au grand jour. Il pouvait désormais faire table rase, recommencer, demain.

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