#76 – Ordinairement peu commun

P. est si persuadée qu’elle est différente des autres qu’elle s’imagine mal partager leur vie, leurs loisirs ou leurs goûts. Son existence est si atypique qu’aucun autre ne peut la vivre la même…

D’après elle, tout ce qu’elle vit ou ce qu’elle fait, donc, possède une dimension supérieure. Une sorte de truc en plus qu’elle seule aurait reçu d’on ne sait oú. Par exemple, P. est convaincue qu’elle ne se déplace pas comme le commun des femmes. Certes, elle utilise ses deux jambes mais, en plus, elle se dit terriblement gracieuse et ô combien élégante, ce qui n’est pas dans les attributs des autres femmes, tellement quelconques et grossières dans leur façon de marcher. Et elle en tire comme immédiate conséquence que tous les hommes se retournent sur elle, comme hypnotisés par sa démarche extraordinaire… Pourtant, dans les faits, il n’en est rien, P. étant plutôt une petite femme à l’allure assez banale et au physique commun.

Lorsque P. se rend à une invitation pour un dîner — phénomène qui devient très rare, mais que P. analyse parfaitement : elle impressionne trop les autres convives –, elle accepte du bout des lèvres, souvent à la toute dernière minute en demandant implicitement à son hôte d’apprécier le grand honneur qu’elle lui fait. Et lors du dîner proprement dit, c’est à un véritable festival que se livre la charmante demoiselle — oui, car P. n’a pas encore trouvé l’homme qui lui conviendrait. Elle étale une culture totalement improvisée dans laquelle se côtoient des artistes qui n’appartiennent pas au même siècle, elle discourt pendant des heures sur des livres qu’elle n’a jamais lus (ni personne d’autre d’ailleurs), elle rit fort, elle s’accroche avec les femmes avec dédain et s’acoquine avec les hommes qu’elle croit tous épris de sa personne. Elle snobe le repas et ne mange qu’une bouchée, jugeant peu ragoûtant un plat si commun. Elle en fait des tonnes pour boire quelques gouttes de champagne et s’imagine tellement être le clou de la soirée qu’elle ne peut se désigner à partir tant qu’il y a encore d’autres invités.

P. pense savoir que son destin est absolument inhabituel et que, même si ça n’a pas encore été le cas, elle est amenée à accomplir ou à vivre des choses tout à fait exceptionnelles. Quelles choses précisément ? Sur ce point un certain flou persiste. Vraisemblablement un don incroyable qui ne se serait pas encore révélé. A moins que ce ne fut la possibilité de mêler son existence à celle d’un homme hors du commun (comme elle). Ou peut être accomplira-t-elle quelque chose d’extraordinaire : une oeuvre, une action, une invention, qui sait …tout est envisageable.

Malgré cette destinée hors norme il faut néanmoins que P. puisse se nourrir et se loger. Aussi accepte-t-elle, provisoirement, de faire quelques travaux ménagers de temps en temps. Ce n’est pas une activité très reluisante ni très enthousiasmante — et encore moins rémunératrice — mais elle y met une telle grâce que passer le balais s’apparente presque à danser un ballet. Elle ne met pas beaucoup de coeur à l’ouvrage mais c’est un peu normal car tout son coeur va actuellement à la rédaction de son livre. Un roman formidable au sujet inédit : le destin d’une femme hors du commun…

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