Le Fleuve Vie

photo fleuveOn dit parfois que la vie est un long fleuve tranquille. En ce qui me concerne, je suis à la fois d’accord avec cette comparaison et à la fois en désaccord. Ce qui fait qu’on peut dire, selon la formule consacrée, que mon point de vue est une réponse de Normand. Pourtant c’est vrai. A la fois, la vie s’écoule de toute sa longueur à la façon d’un long ruban qu’on aurait soigneusement posé bien à plat — si bien qu’on pourrait le croire infini –, et son courant, quoi que l’on fasse, nous emporte toujours droit devant (vers notre destin ?) ; mais en même temps, le Fleuve Vie dessine des méandres, des coudes et des bras morts qui peuvent nous conduire d’un extrême à un autre aussi sûrement que son débit s’accélère, que ses eaux deviennent plus profondes ou que les bancs de sables affleurent à sa surface.

En ce qui me concerne, j’ai mis longtemps à réaliser que le ruisseau dans lequel je pataugeais petit avait grossi et que du statut de ru il était passé à celui de fleuve navigable. Aussi étais-je finalement mal « embarqué », un peu inadapté. Toujours en retard d’un wagon (d’un radeau ?), je n’avais pas vu les eaux s’assombrir, devenir plus denses, plus profondes. Du coup, un beau matin, j’ai perdu pied. C’était au début des années 2000. J’ai commencé à sombrer. Au début ça n’attirait pas mon attention : tout juste deux gouttes d’eau sur le pont. Puis quelques seaux dans la cale et, finalement, quand la moitié du bateau était déjà sous les flots, il était bien trop tard pour réagir. Je me suis donc laissé couler, incapable de rebondir tant que je n’avais pas touché le fond. Les limons : rien de tel pour repousser plus fort et plus haut. Evidemment, il a fallu reconstruire ma barque, repenser ma navigation, prendre une nouvelle direction et regonfler la voilure pour repartir.

J’entamais alors mon périple sur les eaux calmes de Province-en-Célibat. De petites vallées en longues berges herbeuses, je goûtais au plaisir simple d’une croisière sans chaos. Chaque jour je traversais de jolis paysages sur un Fleuve régulier, droit devant, poursuivant sur l’élan que j’avais pris précédemment. Je prenais mon temps, je bloguais même ! Mais la tranquillité apparente des lieux cachait les rapides et je n’allais pas tarder à me réveiller. Au détour d’un nouveau méandre, je donnais une nouvelle direction à mon navire. Je remettais les moteurs en route, je reprenais de la vitesse et je m’engageais dans une nouvelle aventure aquatique.

Finie la verte campagne ensoleillée, place à la ville, la vraie. Gigantesque et accaparant tout le bord du Fleuve, elle me tendait les bras et me repoussait de toutes ses forces tout à la fois. Difficile de dompter les tourbillons et les vagues mais tellement grisant d’être ballotté  secoué, retourné au point de presque en avoir la nausée. Les quais illuminés, brillants mais artificiels  se succédaient. Des bites d’amarrage invitant à s’installer un instant. Des kilomètres de voies sur berges, de ponts, d’embarcadères qui défilaient à toute vitesse et toujours des remous, des creux et des bosses, des vagues contradictoires. Les eaux bouillonnantes étaient le signe (incompréhensible pour moi) que mon affluant s’approchait, qu’il s’apprêtait à me rejoindre et que d’un Fleuve unique ma Vie allait devenir multiple.

« Le Fleuve Amour s’est déversé dans le Fleuve Vie » : j’aurais pu écrire cette phrase à l’eau de rose (c’est le cas de le dire) pour commencé un nouveau chapitre. Deux cours s’apprêtaient à n’en plus former qu’un : rien que ça ! Bien sûr, mélanger deux éléments ne se fait pas aussi facilement que je le décris — d’ailleurs parfois (souvent) ça ne fonctionne pas. Il faut que les eaux se frottent l’une à l’autre, qu’elles apprennent à se (re) connaître, à s’apprivoiser, à se compléter pour réguler leur débit devenu commun. La pureté et la noirceur, le froid et le chaud, la vivacité et la quiétude, la profondeur et la surface : tous les aspects de nos « liquides vitaux » étaient à confronter, à mesurer, à expurger pour finalement parvenir à s’intégrer l’un l’autre.

De fait, mon Fleuve Vie s’élargit depuis. Il devient chaque jour plus grand, plus puissant, plus majestueux. Il éclate sous le soleil de la quarantaine et ses reflets éblouissent les badauds qui s’agitent sur ses berges. Sa courbe douce et belle semble s’évaser légèrement, imperceptiblement, doucement mais sûrement. Mon Fleuve prend le large : il se prépare gentiment à se jeter dans l’Océan. Il s’arrondit, se creuse, s’apaise aussi. Il se ramifiera peut être à la manière d’un delta ou gardera sa forme compacte lorsqu’il entrera dans l’estuaire, tôt ou tard, qui sait ?

Peut être peut-on dire que le sel de la Vie c’est justement de nous faire passer de l’eau douce du ruisseau dans lequel nous naissons à l’eau salée dans laquelle nous mourrons à coup sûr ? Ou peut-être qu’il ne sert qu’à rendre moins amères certaines périodes de notre existence ? Quoiqu’il en soit, la preuve est faite que la Vie est bel et bien un Fleuve ; quant à sa tranquillité, je vous laisse seul juge.

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7 réflexions sur “Le Fleuve Vie

  1. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai perdu les eaux en parcourant ces lignes, quoique…On se laisse embarquer en apnée par cette belle et juste métaphore…La vie est un long cours. Sans oublier que l’eau ne se perd mais se transforme par un cycle perpétuel…

  2. Trés joli résumé de tes dernière années au fil de l’eau, on s’y laisse entraîner doucement et, on a l’agréable surprise de voir que tu t’es trouvé . Quelle sérénité, on te voit sourire dans ce billet.

Et si tu réagissais ?

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