Collés à la vitre

Ce midi j’ai observé une abeille. Elle était commune, semblable à toutes les abeilles. Je veux dire qu’elle avait l’air d’être parfaitement constituée. Un thorax, un abdomen, une tête avec deux antennes, deux ailes et six pattes. Des bandes jaunes et noires alternent : pas de doute, c’est une abeille tout ce qu’il y a de plus normale. Elle est posée sur la grande baie vitrée qui crève le mur de la cage d’escalier. Il y a beaucoup de lumière qui entre dans le couloir à travers la vitre chauffée. La fenêtre est entrouverte. L’abeille se déplace du bas vers le haut. Elle semble calme, et marche assez vite.

Je regarde son déplacement gracieux, depuis le bas de la fenêtre vers l’ouverture, tout en haut. Encore quelques centimètres et l’abeille pourra quitter la surface de verre tiédi pour rejoindre l’extérieur. Dans quelques coups de pattes, elle retrouvera l’immensité quasi infinie – à son échelle – et quittera définitivement l’air vicié, saturé d’odeurs et de particules artificielles de cette maison d’humains. Et puis, presque parvenue devant l’ouverture béante de la fenêtre, elle retombe comme aspirée par la gravité ou une quelconque force étrange. Pour amortir sa chute si inattendue, quelques mouvements d’ailes et finalement elle se pose de nouveau là où elle se trouvait il y a quelques minutes : au bas de la baie vitrée. Elle est toujours calme. Elle reprend son ascension.

Ce n’est pas la première fois que je constate que les insectes, mouches, abeilles et autres coccinelles, lorsqu’ils sont posés sur une vitre et que la fenêtre est ouverte, éprouvent le plus grand mal à sortir par l’ouverture pourtant immense. A croire qu’ils ne voient pas que la fenêtre est ouverte. Bien que je sache (ou que je croie savoir) qu’ils n’ont pas conscience qu’il y a une sortie, je  n’arrive pas à m’expliquer pourquoi ils ne sentent pas l’air de l’extérieur qui entre par l’espace entre les deux pans de la fenêtre ? Ne sentent-ils pas une différence de température entre l’intérieure et l’extérieure qui devrait les guider ? Ne constatent-ils pas  la différence de lumière ? Ne visualisent-ils pas l’espace ?

Parfois je suis abasourdi. Et puis je m’interroge : de quelle façon ces êtres vivants voient-ils le monde ? Comprennent-ils que ce qu’ils ne voient pas est une surface transparente que l’homme appelle le verre ? Cette surface est-elle transparente d’ailleurs pour eux ? Voient-ils à travers comme nous ? Et si c’est le cas, que ressent-ils en constatant qu’ils ne peuvent pas traverser cette matière apparemment vide ? Ressentent-ils quelque chose ? Leur instinct les poussent-ils à parcourir sans relâche cette surface étonnante, jusqu’à la mort s’il le faut ?

Je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle entre ces animaux qui se ridiculisent en ne trouvant pas une sortie aussi large qu’évidente, et nous. Les insectes sont-ils bêtes à ce point ou aiment-ils donc tellement les maisons humaines ? La sortie est-elle finalement trop évidente au point qu’ils ne la voient pas ? Et nous, sommes nous idiots au point ne pas visualiser les trésors que la vie nous offre ? Sommes nous tellement obnubilés par notre petit bouillon de culture interne que nous en occultons les richesses de l’Univers ? Le vertige de l’espace et de l’ouverture d’esprit est sans doute trop immense ou trop évident. C’est sans doute la raison pour laquelle nous préférons rester dans nos prisons aux fenêtres pourtant entrouvertes.

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